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       Allez, assez de suspense! Je vais enfin vous dire pourquoi François BEDOUIN n'a pas assisté à l'inhumation de deux de ses jeunes enfants en 1785 et pourquoi sa femme et sa fille ont prétendu qu'il était décédé lors du mariage de sa fille Marie en 1800 : c'est qu'à ces périodes-là, il était... en prison!!!

         En effet, François BEDOUIN avait apparemment un sens assez personnel de la propriété d'autrui, ce qui lui valut quelques démêlés avec la justice. Passée la surprise de me découvrir un ancêtre filou, j'ai pu me réjouir de l'incroyable ressource que les archives judiciaires allaient me fournir. Car il reste aux archives départementales d'Ille et Vilaine de nombreuses traces de ses méfaits et procès...

    

 

       Rendons à César... : j'ai pu faire cette découverte grâce au travail patient et généreux de M.Hervé Tigier, qui a fait des relevés systématiques dans les archives judiciaires bretonnes.

 

       Une fois repéré le nom de mon Sosa dans les indexations, il ne me restait plus qu'à me rendre aux Archives Départementales d'Ille et Vilaine pour consulter les registres contenant les procès en question. Je ne savais pas du tout à quoi m'attendre : quelques feuillets? des cahiers un peu plus fournis???... C'était le suspense, et je craignais une déception. Mais j'étais loin du compte, puisque j'ai vu arriver des piles de documents très conséquentes, et qu'une journée ne m'a pas suffi pour repérer et photographier tous les documents qui m'intéressaient, sans parler des très nombreuses heures consacrées ensuite à la transcription. François BEDOUIN n'ayant pas été avares en méfaits, je devais d'ailleurs retourner ce mois-ci à Rennes pour poursuivre mes recherches, mais le reconfinement en a décidé autrement... Tant pis, ce n'est que partie remise...

 

Que s'est-il donc passé en 1785 pour que François ne puisse assister à l'inhumation de ses petits?

 

       Rappelons nous, le 3 mai naît la petite Françoise, qui le jour même a été emmenée à l'église de Tinténiac, vraisemblablement par son père, pour y être baptisée. François est marchand de vaches et de chevaux, il se rend donc régulièrement aux foires de la région pour y vendre des bêtes, et quelques jours après le baptême, c'est la foire de la mi-mai à Combourg, distante de 19 kms. La foire de la mi-mai est ancienne : elle a été fondée en 1623. Dès la veille, tout autour de Combourg, sur les chemins, accourent les paysans de la région, apportant leurs marchandises, qui des toiles, qui des paniers, ou de la vaisselle, qui des sacs de blé noir, qui une ou deux vaches, trois chevaux, des poules ou des porcelets ... Ce mardi 17 mai, François est parmi eux, et marche depuis les Iffs (près de de Tinténiac) avec un certain Jean DU MOULIN "habillé de bleu de la taille d'environ cinq pieds deux pouces ", connaissance qu'il loge de temps en temps chez lui. Ils mènent des chevaux à la foire pour les vendre, ainsi qu' "une balle de toille sur l'un, une pochée de foing sur l'autre et une pochée de tremenne sur le troisiême".

       C'est le printemps, et selon un autre François, installé justement au château de Combourg à cette époque, "l’hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses, d’hyacinthes, de renoncules, d’anémones, comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent d’élégantes et hautes fougères ; des champs de genêts et d’ajoncs resplendissent de leurs fleurs qu’on prendrait pour des papillons d’or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise et la violette, sont décor.ées d’aubépines, de chèvrefeuille, de ronces dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d’abeilles et d’oiseaux ; les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce ; la figue mûrit comme en Provence ; chaque pommier, avec ses fleurs carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village."

 

       François BEDOUIN et Jean DUMOULIN ne sont pas forcément aussi sensibles que François René de Chateaubriand aux fleurs et aux petits oiseaux de la campagne environnante, mais ils sont de bonne humeur, car ils comptent bien faire de bonnes affaires à la foire. Malheureusement, le mardi 17 dans la matinée, alors que les deux hommes sont dans la cour du château en attente d'acheteurs, arrivent deux cavaliers de la maréchaussée. A l'annonce de leur approche, le prétendu Jean DUMOULIN déclare à François : "Reste là, je vais boire une bouteille de cidre et vais revenir", puis saute sur l'un des chevaux et s'enfuit... François est questionné, soupçonné de vouloir vendre des chevaux volés, et finalement conduit vers une heure de l'après midi aux prisons de Combourg où il est écroué à la réquisition de Monsieur PETIT procureur fiscal de Combourg, "car plusieurs personnes ont dit que ledit BEDOÜIN était complice de celui qui s'est sauvé et même qu'il l'avait averti". Les chevaux et tout le matériel sont pour leur part mis en fourrière à l'auberge de la Bannière, en attendant que la justice démêle toute cette histoire...

 

       Commence alors pour François un long parcours judiciaire, qui va le balloter de la prison de Combourg à celle de Rennes, d'interrogatoire en interrogatoire, lui faire risquer les galères, le faire passer d'une juridiction à l'autre... Mais alors que divers témoignages laissent entendre assez clairement qu'il a volé plus d'un cheval au fil des années et qu'il est condamné le 6 avril 1787 à "servir à perpétuité le Roi sur ses galères en qualité de forçat", il échappe finalement à sa condamnation et se voit ouvrir les portes de la prison où il a passé plus de deux ans... Cette décision semble surprenante, et je dois poursuivre l'enquête pour tenter de la comprendre (notamment par des recherches dans les archives du Parlement de Bretagne... quand le coronavirus me permettra de retourner aux AD...). Mais je sais maintenant pourquoi François n'a pas pu enterrer ses deux enfants morts en août et septembre 1785!!

 

       Alors, me direz-vous, pourquoi le déclarer mort en 1800 s'il était rentré en 1787 ?? Eh bien parce que le filou, ayant finalement échappé aux galères du roi, n'a pas compris la leçon, et a continué à flirter avec la loi, s'est fait de nouveau arrêter en décembre 1789, cette fois pour usage de fausse monnaie (!), a encore été libéré contre toute logique apparente début août 1790, et, décidément incorrigible, se fait encore arrêter le 4 mai 1797, toujours pour le vol d'un cheval. Cette fois, il accomplira sa condamnation à quatre ans de prison, et ne pourra donc pas assister au mariage de Marie et Jean Baptiste. Il est probable qu'il était plus acceptable d'être orpheline que fille de voleur emprisonné, d'où le bobard. Les circonstances politiques agitées, le fait que le mariage ait eu lieu à Rennes*, alors que le marié né à Saint-Grégoire habite Thorigné, et la mariée, née à Tinténiac, est domiciliée à Cesson, et soit l'incurie soit la complicité de l'officier d'état-civil, ont permis ce gros mensonge "officiel". Ce qui prouve d'ailleurs qu'il ne faut hélas pas toujours tenir les actes pour argent comptant...

 

       Je n'imaginais certainement pas lors de mes études, en étudiant les Mémoires d'Outre-Tombe, que l'un de mes ancêtres s'était il y a fort longtemps fait arrêter au pied du château de Combourg, et que François René en avait très certainement entendu parler, d'autant plus que les deux principaux responsables de la première enquête étaient des familiers de la table du comte :

 

       "Les visiteurs que l’on recevait au château se composaient des habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue : ces honnêtes gens furent mes premiers amis. [...] Le sénéchal Gesbert, le procureur fiscal Petit, le receveur Corvaisier, le chapelain l’abbé Chalmel, formaient la société de Combourg." (Mémoires d'Outre-Tombe)

 

 

 

18 mai 1785 L'an mil sept cent quatre vingt cinq le dix huitième nour du mois de mai, nous Jean Baptiste GESBERT DELANOË SEICHE avocat à la cour sénéchal premier juge civil, criminel, d'office et de pollice de la jurisdiction de l'ancien comté de Combourg, savoir faisons que le matin de ce jour Noble Maitre René PETIT avocat et procureur fiscal dudit compté nous aurait rencontré que le jour d'hier le nommé François BEDOÜIN exposa en vente à la foire qui se tenait en cette ville deux chevaux et une jumant...

 

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Notes : * du 22 septembre 1798 au 26 juillet 1800, les mariages ne sont plus célébrés dans la commune mais au chef-lieu de canton ( et seulement les jours decadi)

Sources :

- Hervé Tigier : Présidial de Rennes - affaires criminelles 2017  / Le Tribunal Criminel d'Ille-et-Vilaine 1992 

- François René de Chateaubriand : Mémoires d'Outre-Tombe

- AD Ille et vilaine : 2B 1380

 

 

Tag(s) : #Challenge AZ, #Famille BEDOUIN
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