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Traces et Petits Cailloux

Un petit coin où noter les traces et les petits cailloux laissés par mes ancêtres au fil des siècles, patiemment retrouvés au fil des archives et de recherches minutieuses et passionnées... #généalogie


F comme Fausse monnaie

Publié le 6 Novembre 2020, 00:27am

Catégories : #Challenge AZ, #Famille BEDOUIN

F comme Fausse monnaie

       Comme j'y ai déjà fait allusion dans l'article précédent, mon Sosa François BEDOUIN a donc été arrêté en décembre 1789 pour usage de fausse-monnaie... Certes, pas de quoi être fière d'une telle (lointaine) ascendance, mais, grâce à mon "pendu" à moi  et aux conséquences judiciaires de ses méfaits, près de 230 ans plus tard, je peux "voir" ces faux écus passer de main en main, et c'est toute une séquence de la vie quotidienne d'un petit bourg breton aux tous débuts de la Révolution Française qui se déploie à la lecture. Voici donc ce que j'ai pu reconstituer à propos de la fin d'année 1789 :

       Le 16 octobre, François va à la foire de Médréac, où, selon ses dires, il gagne 26 écus.

       Il prétendra avoir touché 18 écus à à celle de Bécherel à la Saint Martin, le 11 novembre.

       Le samedi 28 novembre 1789, bien décidé à payer ses dettes, il va voir sa voisine, la veuve Perrine DENOUAL, âgée d'environ 60 ans, qui vit dans la même cour que lui à la Biliais, pour lui demander la monnaie d'un écu de six livres; il donne ensuite un écu à Jean SEVIN, laboureur de 40 ans, pour lui payer du blé noir, et le même jour, ou plutôt, dans la nuit ("environ deux heures de nuit " sic!) toujours à la Biliais, il se rend chez un autre voisin, Pierre GUILLEMER,  laboureur également, âgé d'environ 35 ans, qui est (assez logiquement!!!...) couché, et lui remet deux écus et trois livres en monnaie qu'il lui reste à lui devoir pour prix d'une vache.

 

       Le lundi 30 novembre, il se rend à Bourgbarré avec sa fille*, à 50 kms de chez lui, pour vendre deux chevaux à la foire; il n'y emporte qu'un écu de six livres et de la monnaie. Il descend chez Monsieur COUAPEL, Procureur fiscal du lieu, chez qui il soupe, couche et déjeune. A la foire, l'un des chevaux "s'étant trouvé morveux*, on lui fit à cet égard des tracasseries, on le menaça même de la prison"; il y échappe en déclarant être "connu de Monsieur COUAPEL procureur fiscal ", et rentre avec son cheval morveux qu'il reconduit chez Jean LARDOU de St Domineuc, son vendeur.

 

       Début décembre, il va au bourg des Iffs ,"distant d'une demie lieue de la Biliais", pour acheter du tabac chez Jeanne RIDé, 44 ans, et lui demande de lui faire la monnaie de six livres. Mais la marchande, ayant examiné l'écu qu'il a jeté sur la table, refuse la pièce. Pendant qu'il est dans le bourg, il passe chez Jeanne PESTEL, 37 ans, pour lui acheter du clou à ferrer les chevaux. Il jette sur la table (une manie!) un écu de six livres, mais elle aussi refuse la pièce. François doit laisser la marchandise "parce qu'il n'avait pas de monnaie."

 

       Pour sa part, le samedi 5, Pierre GUILLEMER va à Tinténiac acheter pour dix-huit livres d'étoffe à la femme de Jean MINIAC, et la paie avec au moins l'une des pièces données par François BEDOUIN.

       Le lendemain dimanche, François quitte sa ferme de La Biliais, aux Iffs, et se rend à Tinténiac, à quelques kilomètres. Vers neuf heures du matin, le voici au marché sous les Halles, à l'étal d'Anne BERTHELOT, charcutière de 38 ans. Il lui tend une pièce en forme d'un écu de six livres et lui en demande la monnaie. Puis il va chez Mathurin HORVAIS, maréchal-ferrant, chez qui se trouve également Joseph HALOU fils.

 

       Pendant ce temps là, la charcutière montre la pièce à Pierre FAUCHON pour avoir son avis, et comme elle, le laboureur de 35 ans soupçonne que la pièce n'est pas bonne. La Berthelot part donc à la recherche de BEDOUIN, le trouve chez HORVAIS, et veut lui rendre sa pièce. François proteste de sa bonne foi, le dénommé HALOU est d'accord avec lui pour dire que la pièce est bonne, mais pour éviter un esclandre, il faut bien céder et la reprendre.

 

       Vers une heure et demie de l'après midi, François est chez Françoise DESLANDES et son époux Olivier COLLET, maréchal ferrant, son propriétaire, à qui il doit payer à Noël 42 livres pour "une année de sa jouissance" de fermage. Il lui donne 7 écus de 6 livres, mais COLLET pense qu'il y en a six de faux, donc n'en veut pas et les repose sur la maie. Pour se départager, les deux hommes se rendent "chez Maître DENOUAL L'aîné, procureur à Tinténiac le prier de les examiner ", mais celui-ci confirme le point de vue du propriétaire, et conseille à BEDOUIN "de ne s'en servir jamais".

 

       François rentre alors à La Biliais, en passant par la Ville Auffray, où il jette ses pièces déclarées fausses dans le ruisseau (du moins à ce qu'il prétendra, le flou de ses déclarations laissant planer le doute sur sa sincérité).

 

       Mais les gens commencent à jaser dans Tinténiac, et dès le lendemain matin, certains, Olivier COLLET et Jean MINIAC en tête, vont officiellement demander au comité permanent de la ville d' " enjoindre à la milice nationale de Tinténiac de se transporter en force suffisante chez ledit BEDOUIN" pour le questionner sur lesdites pièces et "lui faire sommation de se dessaisir de toutes les pièces de pareille espèce".

 

       Les officiers et soldats de la milice se rendent donc au village de la Biliais, en la paroisse des Iffs , où ils arrivent vers dix heures et demie du matin. Il y trouvent Anne PENNARD, la femme de François, et sa fille ( sans doute Marie, 11 ans 1/2, ma Sosa 71), qui déclarent que François "est à la journée chez Charles DUBOIS au village de la Chupaudais, voisin de celui de la Biliais". Les soldats laissent en sentinelle à la porte le sieur DENOUAL de l'AUNAY et Antoine GABILLARD, et se rendent chez ledit Charles DUBOIS. Ils y trouvent sa fille, à laquelle ils demandent dans quelle pièce de terre est à travailler François BEDOUIN; elle leur explique qu'il est auprès du champ bouvier de Mathurin BLAN et leur donne pour les y conduire un de ses enfants.

 

       Ayant trouvé François, ils le somment de les accompagner chez lui. Une fois à la Biliais, ils exigent des explications sur l'origine des pièces, etc... Evidemment, c'est l'effervescence dans le hameau, les esprits s'échauffent. Perrine DENOUAL, la voisine, vient montrer la pièce qu'elle a reçue quelques jours plutôt de François. Pierre GUILLEMER vient également montrer la pièce qui lui reste de BEDOUIN. Jean MINIAC, l'un des soldats de la milice, a lui aussi l'une de ces pièces, - vous vous souvenez? l'une de celles que Pierre GUILLEMER avait utilisées pour acheter de l'étoffe à sa femme quelques jours plus tôt-...

 

       Ca commence à sentir le roussi pour mon Sosa! Un autre GUILLEMER, Charles, laboureur de 40 ans demeurant à La Biliais également, est là. Il est parent au troisieme degré de Françoise, la fille du premier mariage de BEDOUIN, et préfère observer sans rien dire. Il entend que "la milice nationale dit de BEDOUIN que s'il avait de l'argent pour remplacer ces pieces que l'on regardait comme fausses, ils l'auraient lâché." Mais visiblement, François n'a pas d'autres écus sous la main pour se tirer de ce mauvais pas...

 

       La milice emmène donc notre marchand de bestiaux-journalier-supposé faussaire au comité de Tinténiac "pour y faire les déclarations et réponses qu'il jugera convenables aux interpellations dudit comité ". Et voilà que chemin faisant, ils rencontrent... Jean SEVIN, du village de la Chupaudais!!... lequel, voyant BEDOUIN arrêté, dit " tenir de lui une piece en forme d'écu de six livres, qu'il soupçonne faux et qu'il a reçus pour prix de trois demeaux de blé noir"... Décidément, ça ne s'arrange pas...

 

       Dès lors, les événements vont s'enchaîner, François est emprisonné, au départ pour 24 heures, mais les choses vont traîner, et les ordres et contre-ordres se succéder au cours des jours suivants.

 

        Maître Pierre Urbain PRECIAUX de la Herbelaye avocat et procureur fiscal de la juridiction de Tinténiac se déclare tout d'abord incompétent "attendu que l'affaire [présente] un cas royal sans flagrant délit ". Mais "de nouvelles réflexions" le font changer d'avis. Quatre témoins sont donc convoqués le 12 décembre, et le 13, PRECIAUX requiert que "ne trouvant point matière à décret de prise de corps, les prisons soient ouvertes à l'accusé, que neanmoins la procédure soit envoyée à monsieur le procureur du Roy au Siège Présidial de Rennes pour y être continuée s'il voit le devoir faire". François doit espérer que les choses en restent là...

 

        Mais dans les jours qui suivent, 12 nouveaux témoins "ayant connaissance du crime" sont découverts. PRECIAUX change donc une nouvelle fois d'avis, et l'audition de ces nouveaux témoins est fixée au mercredi vingt trois décembre aux huit heures du matin.

        En attendant, François est toujours en prison à Tinténiac, alors que sa fille Anne, placée comme domestique dans un autre village, tout comme sans doute sa soeur Jeanne, fête ses seize ans. A la Biliais, Anne PENART se retrouve seule avec sa fille Anne de 11 ans 1/2, ses 4 garçons étant décédés en très bas âge... La période de l'Avent n'est pas des plus drôles cette année...

       Le 23 décembre, donc, les nouveaux témoins défilent; il va falloir maintenant attendre la décision du Procureur Fiscal, la veillée de Noël est angoissante pour toute la famille. Drôle de réveillon, tant à la prison de Tinténiac qu'à la Biliais... Enfin, le 26, PRECIAUX " requiert que les prisons soient ouvertes à l'accusé, dont la réputation est bonne*, et qui a pu utiliser ces pièces sans savoir qu'elles étaient mauvaises..." Soulagement, donc!

        Mais les choses se compliquent, car pendant ce temps-là, au Parlement de Rennes, le dossier a été étudié, et le 31 décembre, coup de théâtre : Pierre Laurent Félix RUAULX de la TRIBONNIERE, avocat au parlement, alloué de la juridiction du comté de Tinténiac et Montmuran, Jacques François ROBIOU de la TREHONNAIS et Julien René Marie RUBILLON du LATTAY, avocats au parlement, assesseurs, désavouent le Procureur fiscal, et considèrent que François BEDOUIN a sciemment distribué des pièces fausses. En conséquence ils le décrètent de prise de corps, le renvoient au Siège Présidial de Rennes, et ordonnent qu'il soit transféré aux prisons de Rennes!!!

 

       Le 7 janvier 1790, il quitte donc Tinténiac. Ce nouveau déplacement se fait sous bonne garde; il est en effet "conduit par Maître CHATEAUGIRON sergent à Tinténiac ayant avec lui en main forte et aides de justice le maréchal des logis et un cavalier de maréchaussée".

 

       Peu après avoir dépassé Hédé, le petit groupe croise Maîtres Jean Baptiste MAILLé ("huissier audiencier au siège royal de la maîtrise particulière des eauxet forêts de la Sénéchaussée de Rennes et dépendances"), et Jean PATIER ("sergent royal de la Sénéchaussée et Siège présidial de Rennes"), justement en route pour Tinténiac pour aller prendre le prisonnier en charge... Ils se concertent et décident finalement de reprendre la route de Hédé pour y passer la nuit. Le lendemain, Maîtres MAILLé et PATIER font monter François BEDOUIN sur un cheval et ils partent tous trois pour Rennes, où il est fait sommation à BRIARD, concierge des prisons, d'en faire "bonne et sûre garde".

 

 

       L'extrait du registre d'écrou nous donne une description du prisonnier en ce début de 1790 :

"François BEDOUIN fils Jacques et de Julienne GODET, natif de la paroisse de Tinténiac évêché de Saint Malo, âgé d'environ cinquante cinq ans, taille de quatre pieds onze pouces, cheveux sourcils châtains, barbe noire mêlée de gris, front moyen et carré , des yeux roux, nez aquilain, bouche moyenne, lèvres grosses, menton rond, visage ovale coloré"...

 

 

       Les mésaventures judiciaires de François ne sont bien sûr pas terminées... Mais sa descendante du troisième millénaire est encore tout ébaubie d'en savoir autant sur l'un de ses ancêtres vivant en 1789!! ... Si j'avais pu imaginer ça lorsque, lycéenne, j'apprennais mes leçons sur la Révolution Française...

 

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Notes :

* "sa fille" : ici, sans doute Jeanne, qui a 18 ans et va mourir quelques mois plus tard, en septembre 1790

* "cheval morveux" : la morve est une grave maladie équine, qui peut se transmettre à l'homme et être mortelle pour lui. Elle est considérée de nos jours comme une arme bactériologique possible

* "bonne réputation" : sic!!! vous vous souvenez de ces histoires de vols de chevaux??? voilà à peine plus de deux ans qu'il est sorti de prison, sans être réellement blanchi, et bien des gens de Tinténiac avaient dit pis que pendre de lui!

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Sources : AB Ille et Vilaine, série 2B

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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