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La cuisinière de Chardin

La cuisinière de Chardin

       L'une des plus belles surprises sans doute qui m'attendaient dans ces procès, ce sont les descriptions de mon Sosa. Certes, j'avais déjà trouvé pour certains de mes ancêtres des descriptions physiques (taille et détails du visage) dans des registres militaires (conscription, soldats de Napoléon) ou maritimes (rôles d'équipages). Mais c'est la première fois que je vois l'un de mes ancêtres décrit de pied en cap, tel qu'il se présente face aux juges.

 

       La première description date du 18 mai 1785. Elle est faite par Jean Baptiste GESBERT DE LA NOË SEICHE. François BEDOUIN ayant été arrêté la veille sur la foire au pied du château de Combourg, l'avocat à la cour, sénéchal et premier juge de la juridiction de Combourg se rend à la prison locale et fait venir par le geôlier "un homme de taille environ cinq pieds, couvert d'une veste de serge brun doublée de demie laine rayée et de toile, culotte de panne grise, gilet de peluche blanche, bas bruns, chapeau noir, souliers aux pieds et ayant les cheveux, barbe et sourcils noirs".

 

       Autre description, quatre ans et demi plus tard, le 10 décembre 1789, lors de l'affaire de la fausse monnaie. Devant Pierre Laurent Félix RUAULX de la Tribonière, avocat, alloué et seul juge de la jurisdiction de Tinténiac comparaît "un homme de petite taille couvert d'un habit brun, gilet blanc, culotte brune, guêtres de coutil rayé, tenant en sa main un chapeau, un bonnet rouge sur sa tête, cheveux, sourcils et barbe bruns noirs".

 

       Je dois dire que j'adore le "tenant en sa main un chapeau", si graphique, et j'aimerais savoir dessiner pour transcrire en image cette silhouette...

 

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        Ces descriptions sont l'occasion de nous arrêter un instant sur les vêtements de l'époque. Il n'est pas très évident de trouver des informations concrètes sur la façon ordinaire de s'habiller au XVIII° siècle. Les ouvrages sur les vêtements anciens parlent essentiellement des classes aisées, voire très aisées... On trouve beaucoup moins facilement de l'information sur les "hardes" du peuple ordinaire (le mot "hardes" n'ayant aucune valeur péjorative à l'époque). Pour connaître la façon dont nos ancêtres modestes ou franchement pauvres s'habillaient au quotidien, on peut consulter les inventaires après décès, et, on le voit, les procès. On trouve aussi des descriptions assez précises lors des abandons de nouveaux-nés et jeunes enfants : face à leur anonymat total, les employés chargés de la tenue des registres faisaient une déclaration assez précise de la façon dont ces pauvres petits étaient vêtus lors de leur découverte. Ce sont là des sources directes, au plus près du quotidien de la majorité de la population.

 

       Mais outre l'accès un peu compliqué à ces sources, une difficulté supplémentaire réside dans le vocabulaire extrêmement varié et souvent abscons pour nous qui est utilisé pour nommer et décrire ces hardes : beaucoup de mots oubliés, voire très locaux, pour désigner tant les pièces de vêtements que les matières dont ils sont faits (malgré toutes mes recherches, je n'ai pas encore trouvé ce qu'est la "gueste" de coutil, je ne suis même pas sûre d'avoir bien déchiffré le mot "coutil", que j'ai extrapolé). Et pourtant, à travers le détail concret de ces vêtements portés sur le corps par nos ancêtres, c'est un quotidien incarné que l'on peut retrouver.

 

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       Ces deux descriptions de François ne sont pas les seules évocations de vêtements que j'ai pu trouver lors de mon enquête. En effet, dans les registres de l'affaire de 1785, tandis que les gens de justice s'efforcent de déterminer si François BEDOUIN est un voleur de chevaux, parmi les témoignages qui constituent en quelque sorte - bien que l'expression ne soit pas utilisée - une enquête de moralité, une affaire datant de quelques années revient plusieurs fois :

 

       Ayant trouvé un compère (= jupon) et un tablier dans un fossé en bordure d'un de ses champs, François alla quinze jours plus tard à Hédé les vendre (pour six francs) à la femme d'un nommé MORIN, une revendeuse qui fréquentait le marché de Tinténiac. Afin de la convaincre, il avait prétendu que les "hardes" en question étaient "le compère et le tablier de sa défunte femme" (Marie BOUGEARD, décédée en 1768), car "ayant besoin d'argent dans le moment il appréhendait que cette femme ne les eut pas achetées sur le champ". En réalité, ces vêtements appartenaient à une voisine, Gillette FOUCRAY. Quand, au bout de quelque temps, celle-ci s'aperçut que BEDOUIN avait vendu ses "habits de noces", elle exigea de les récupérer, et BEDOUIN dût rembourser la marchande...

 

       Je ne résiste pas, bien que cela soit hors sujet ici, à l'envie de vous transcrire la justification donnée par BEDOUIN de son méfait, car elle jette une lumière exceptionnelle sur un domaine qui n'apparaît jamais dans nos trouvailles généalogiques anciennes : les sentiments. En effet, "interrogé s'il n'a point vendu les habits de noces de Gillette FOUCRAY, femme de Julien BOULLIE, à une revendeuse de Hédé, Répond que ladite FOUCRAY pénétrée du chagrin d'avoir perdu son enfant qui était le seul garçon qu'elle avait et mécontente de son mary, avait fait un paquet pour s'en aller et l'avait jeté dans la forière d'un des champs dont l'interrogé joüissait"... (interrogatoire du 25 mai 1785 à la conciergerie de l'ancien comté de Combourg )

 

       Mais revenons à notre sujet : l'habillement populaire quotidien à la fin du XVIII° siècle. Je suis toujours en attente d'une prévisible troisième description de François BEDOUIN, puisqu'il me reste à compulser un troisième procès dudit filou lors d'une prochaine visite (post Covid!) aux AD de Rennes (nouvelle arrestation pour vol de cheval le 4 mai 1797 à Tinténiac).

 

       Par contre, j'ai déjà découvert un autre portrait, de l'une de ses filles, cette fois, Anne, née juste avant la Noël 1773, car elle aussi s'est fait arrêter! Et le 20 mars 1790, Jean François MAUFRAS DU CHATELLIER, avocat au parlement et commissaire de police pour la ville de Rennes, va l'interroger à la Tour Lebat (construite en 1782 pour suppléer à la prison Saint Michel devenue trop petite), ce qui nous vaut cette description :

 

       "Ayant fait monter dans une des chambres de la geôle laditte BEDOUIN, y est intervenüe une jeune fille vêtue d'une camisole d'étoffe brune, d'une jupe et d'un tablier de flanelle, d'un mouchoir bleu et d'une coiffe de toile"

 

       Au détail près de la camisole, ces quelques lignes me font immanquablement penser à la cuisinière de Chardin. Jusqu'au "mouchoir bleu" : un petit luxe que cette couleur (mais on ne sait rien de son état, il était possiblement très usagé, à moins que ce ne soit un cadeau offert par François après une bonne affaire en foire?)...

 

       Pourquoi cette arrestation d'une jeune fille de 16 ans, domestique à Betton? En fait, pendant que sa patronne était à la grand-messe à l'église, Anne a pris "dans une petite armoire située aux pieds du lit [...] trois coiffes, deux mouchoirs et deux entendements (??) de coton, deux tabliers dont un de coton et un de ras, un cotillon de charge, un corset de toile" (plus des serviettes et torchons et diverses choses).

 

       Nul doute qu'elle escomptait vendre les effets volés. Les registres de l'époque sont remplis de procès pour ces "vols d'effets". (Je dois d'ailleurs consulter aux AD d'Ille et Vilaine un autre procès encore, dans lequel la femme de François est citée, mais cette fois comme témoin; il s'agit également d'un "vol d'effets"). La revente de vêtements usagés sur les marchés ou à la sauvette était une pratique courante. Il n'existait pas de prêt-à-porter et encore moins de "fast-fashion" comme aujourd'hui, et les vêtements étaient un bien précieux, faits pour durer, qui se transmettaient ou s'achetaient d'occasion. Sauf exception, les classes populaires ne portaient pas de vêtements neufs et parmi les professions - je devrais plutôt dire "petits boulots" - féminines de l'époque figuraient en bonne place les ravaudeuses et revendeuses.

 

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Lexique :

cotillon = compère (terme local, région de St Malo)

camisole = vêtement court à manches qui se porte sur la chemise

coutil = tissu serré en lin ou en coton

panne = tissu à poils ras, brillant, évoquant le velours

serge = grosse étoffe de laine

ras = étoffe assez grossière

peluche = velours coupé, à très longs poils

 

La "culotte" des hommes arrivait aux genoux (les "sans-culottes", eux portaient le pantalon long), et les mollets étaient protégés par des bas.

A noter que l'on portait un bonnet sous le chapeau.

Je n'ai pas (encore) découvert ce qu'était un "entendement", ni un cotillon "de charge"...

 

Tag(s) : #Challenge AZ, #Famille BEDOUIN
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