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Traces et Petits Cailloux

Un petit coin où noter les traces et les petits cailloux laissés par mes ancêtres au fil des siècles, patiemment retrouvés au fil des archives et de recherches minutieuses et passionnées... #généalogie


Q comme... Qui vole un oeuf...

Publié le 19 Novembre 2020, 01:42am

Catégories : #Challenge AZ, #Famille BEDOUIN

Q comme... Qui vole un oeuf...

       Je suis d'une génération qui a connu les jeudis sans école et la traditionnelle "leçon de morale" pour démarrer la journée ... Je revois encore Madame Paoli, ma chère jeune et jolie maîtresse de classe unique de village écrire d'une calligraphie soignée la maxime du jour au tableau :

 

"Qui vole un oeuf vole un boeuf"

 

 

       et forcément j'ai pensé à elle quand je suis tombée sur... une deuxième procédure concernant Anne BEDOUIN qui, trois mois à peine après être sortie de prison pour vol de vêtements, d'argent, de lard et de pommes, se fait de nouveau arrêter cette fois pour vol... d'une vache!!!

 

       Cette récidive peut sembler ahurissante : la jeune fille l'a échappé belle au printemps, elle avait réussi à attendrir les juges avec "la faiblesse de son âge et de son sexe, la misère, sa grande sincérité, son repentir et sa ferme résolution de ne pas tomber en pareille faute", mais elle était vraiment naïve d'espérer ne pas se faire prendre une deuxième fois...

 

************

 

 

Essayons de comprendre comment elle en est arrivée là :

 

       Née le 20 décembre 1773, Anne est la sixième née de François, la deuxième d'Anne PENARD. Sa soeur Jeanne a deux ans et demi, sa demi-soeur Françoise en a 13 et demi et va se marier quelques mois plus tard. Les autres frère et soeurs reposent au cimetière de Tinténiac. Son père a 37 ans, sa mère 30.

 

       En 1785, lorsque son père va en prison pour la première fois, elle a 11 ans 1/2, a vu naître 6 petits frères et soeurs, et mourir 5 d'entre eux. Deux ans auparavant, pendant quelque temps, son père en a été réduit à mendier pour nourrir sa famille...

 

       Tout ceci est malheureusement banal pour l'époque, mais c'est une rude entrée dans l'existence...

 

       A l'été 1789, tandis qu'à Paris on prend la Bastille et on abolit les privilèges, Anne, 15 ans et demi, commence à travailler comme domestique chez Marguerite CHEVEU à Saint Symphorien, commune limitrophe de Tinténiac.

 

       Début décembre, quelques jours avant ses 16 ans, son père est arrêté pour usage de fausse monnaie.

 

       Vers janvier 1790, elle est placée chez Anne PERRET (PERAIS), veuve de Jean MOREL, à la Renaudais, paroisse de Betton près de Rennes, et en mars elle ne peut s'empêcher de dérober diverses choses à sa maîtresse. Elle est arrêtée aussitôt. Lors de ses interrogatoires, elle se déclare tantôt domestique, tantôt fileuse.

 

       Il va sans dire qu'elle perd son emploi, et lorsqu'elle sort de prison début mai, elle retrouve sa mère. Dès lors, elle loge rue Haute, à Rennes, et va souvent "à ses journées en campagne", autrement dit elle travaille comme journalière, dans leur ancien village à la Billiais aux Iffs, d'abord chez Charles GUILLET, puis chez Charles DUBOIS. Tout comme sa mère, elle navigue entre les Iffs et Rennes, et fait fréquemment - à pied bien sûr - le trajet de 30 kms dans un sens ou l'autre.

 

 

       Le vendredi 30 juillet 1790, à 21 kms de la rue Haute, une vache est volée dans son étable chez une nommée BRILLAND au passage de Fouillard à Liffré près de Rennes ; la fermière cherche sa vache partout sans succès.

 

       Le samedi 31 juillet, Anne vend une vache à la foire de Dol. Son père est en prison depuis près de 8 mois, le salaire intermittent de journalière ne rapporte guère, et la jeune fille tente visiblement de prendre le relais (et les habitudes) de son père pour nourrir la famille.

 

       Pendant ce temps-là, ces deux mêmes jours, à Rennes, a lieu de "récollement des témoins" de l'affaire de fausse-monnaie de François, moment déterminant pour la suite du procès.

 

       Anne va "faire des journées", toujours aux Iffs, chez le nommé SAINT JEAN.

 

       Le 6 août tombe enfin la décision du parquet - attendue sans doute avec angoisse par toute la famille - et, contre toute attente sans doute, il est décrété que "rien ne justifie que ledit BEDOUIN ait eu l'intention d'exposer de faux écus, il a toujours soutenu au contraire qu'il croyait ces pièces fabriquées dans les monnaies du roi; l'état du procès donne cependant beaucoup de suspicions sur la conduite de l'accusé, qui a été poursuivi en ce siège pour vol d'une vache; à ces causes nous requérons pour le roi que ledit BEDOUIN soit élargi des prisons toutes preuves subsistantes en leur entier" .

 

       Bonne nouvelle pour la famille BEDOUIN!! sauf que... personne ne se doute que, vers la même période, un nommé CORTIAUX, marchand de vaches de Tinténiac, dit à la BRILLANT qu'il a vu la fille BEDOUIN conduire sa vache à Dol (à 50 kms de là!) où elle a dû la vendre . Un certain THEBAULT, poulailler*, déclare également avoir vu la jeune fille conduire la vache au niveau du pont Saint Martin; Julien PLANCHAS, demeurant au passage de Fouillard, raconte, lui, qu'il a vu une femme cachée dans une pâture "le jour dans la nuit duquel cette vache a été volée dans l'étable de la BRILLANT".

 

       François sort de prison entre le 7 et le 12 août. Ledit 12 août, la BRILLAND, étant venue à Rennes, apprend "que ladite fille BELOUIN* (sic) ainsi que son père et plusieurs autres particuliers étaient à boire dans un cabaret rue Haute". Elle va donc trouver le commissaire de police maître QUERNEST pour lui demander d'intervenir et de "lui faire restituer sa vache ou lui en payer la valeur". Le commissaire va chercher main forte au corps de garde près de l'hotel de ville, puis se rend Rue Haute.

 

N° 32 rue de St Malo, quasiment dans son jus d'époque

 

       La rue Haute, prenant naissance place Sainte Anne, connue ensuite comme rue de Saint Malo, était une voie misérable et mal famée, où se louaient des chambres meublées à la journée, les pauvres ayant des revenus instables et ne pouvant anticiper des loyers mensuels. Insalubre, peuplée par les deshérités de la ville, ce n'est pas un hasard si une quarantaine d'années plus tard elle fut le point de départ de l'épidémie de choléra de 1832 à Rennes.

 

       Elle est décrite ainsi en 1832 par le journal l'Auxiliaire Breton :

       "La construction de cette rue, étroite et sans air, ces allées infectes, ces cloaques qui ne vident jamais, ces asiles du pauvre, qu'une paresse poussée au dernier degré n'assainit, ne raréfie point, cette malpropreté naturelle à la plupart des gens qui habitent cette rue, qu'aucun avertissement n'a pu dérober à leur apathie, les excès auxquels sont enclins quelques-uns, les privations qui affligent les autres, tout devait faire présumer que là éclaterait le fléau. "

 

       C'est donc là que loge la famille BEDOUIN, en face de l'école charitable des filles, "dans une chambre au premier étage d'une maison sur le derrière".

       Le commissaire et les gardes entrent et trouvent "une particulière appuyée la tête sur une table et un particulier jeté tout habillé sur un lit".

 

 

Goya : El sueño de la razón

 

       Le commissaire ferme "une fenêtre donnant sur le derrière au moyen du crochet de fer, fait prendre par la garde lesdits BELLOÜIN** et fille, et la porte fermé de clef ", les fait conduire aux prisons de la tour Le Bat.

 

 

         A peine sorti de prison, voilà que François y retourne!!!...

 

 

       Père et fille vont être, une fois de plus, interrogés. Malheureusement je n'ai pas trouvé trace de l'interrogatoire de François dans le dossier. Anne admet qu'elle a vendu une vache à Dol quelques jours auparavant, mais, ayant été à bonne école avec son père, se défend vaillamment, et raconte que cette vache, elle l'a "achetée à la foire de la Magdelaine à Rennes, laquelle lui avait coûté neuf écus, qu'elle l'a revendüe à Dol trente et une livres". C'était "une vache de poil rouge avec une tache blanche sur l'épaule droite."

 

 

      

 

        Les juges sont pointilleux, tentent de la confondre, et demandent "où elle faisait paître cette vache depuis la foire de la Magdelaine à l'époque où elle l'a conduit à Dol, et où elle la logea."

 

       Mais Anne ne se démonte pas et "répond qu'elle l'amena chez le nommé GRISSAUT demeurant dans une maison qu'il a construit dans une lande proche le village du Gravier paroisse des Iffs"... La demoiselle ne manque pas de répartie. Toutefois elle ne sait donner le nom de son vendeur...

 

**********

 

       Finalement, le 21 aout 1790, le Siège renvoie l'instance commencée au siège royal de la police de Rennes "devant les juges de la jurisdiction de Saint Aubin du Cormier, dans le ressort de [laquelle] le délit dont en cas a été commis, [et] ordonne en conséquence que ladite Anne BEDOUIN sera à la diligence des gens du Roy transférée des prisons de ce siège en celles de ladite jurisdiction".

 

 

       Je n'ai pas pu consulter la suite de la procédure pour savoir comment s'est terminée cette affaire. J'espère pouvoir la trouver prochainement, si elle existe encore... J'ignore donc combien de temps Anne a pu passer en prison, et comment elle s'est sortie cette fois de ce mauvais pas...

 

 

       Et pour conclure cet annus horribilis de la famille BEDOUIN, le 6 septembre 1790, Jeanne, l'une des trois soeurs survivantes d'Anne, meurt à l'âge de 19 ans au village de La Touche aux Aubry, un écart de Tinténiac où elle est probablement domestique...

 

       Puis quelques années de silence, sur lesquelles je ne sais pour l'instant rien, mais moins de 6 ans plus tard, en mars 1796 (germinal an IV), Anne est de nouveau arrêtée, à Baguer Morvan, encore pour le vol d'une vache!..., et le 4 mai 1797 (15 floréal an V), François est à son tour à nouveau arrêté à Tinténiac, encore pour le vol d'un cheval. Il sera cette fois condamné à 4 ans de prison (avec la Révolution, la prison est devenu une sanction).

 

       On a l'impression d'être dans "Un jour sans fin" avec l'éternelle répétition des mêmes errements...

 

***********

 

       Tour à tour journalière, domestique, fileuse, espérant revendre des vêtements volés..., Anne est tout à fait représentative de ces "criminelles de la misère", comme les appelle Anaick LE LIVEC qui a étudié "Les femmes voleuses à Rennes et Saint Malo de 1792 à 1811", celles qui tentent de survivre au moyen de ce qu'on appellerait aujourd'hui des "petits boulots", et qui, n'y parvenant guère, tentent leur chance avec de la petite délinquance.

 

       Dans les registres d'écrou de Rennes, en date du 3 floréal an 8 (= 13 mai 1800), j'ai trouvé une certaine Anne BEDOUIN, "femme publique sans profession", arrêtée pour "avoir en récidive troublé la tranquillité publique par action déshonnête et débauche". Est-ce elle ou une homonyme? Je n'en sais rien et ne suis pas sûre que de futures recherches m'en disent plus, mais j'ai quelques craintes... A cette époque, a priori, son père est toujours en prison; après plusieurs arrestations, quelles possiblités a-t-elle de s'en sortir?

 

       Deux mois plus tôt, le 11 mars, sa jeune soeur Marie (ma Sosa), s'est mariée à Rennes avec Jean Baptiste BELLOUIN, un "farinier" de Thorigné (c'est le fameux mariage où François est déclaré prétendument "mort" )

 

       Vers août 1801, François sort de prison, la famille BEDOUIN est un peu trop connue dans la région. Françoise, la fille de Marie BOUGEARD, reste à Tinténiac, mais François, Anne sa femme, Anne sa fille, Marie sa fille et Jean-Baptiste son gendre, partent se refaire une virginité à Lorient, où Anne finira par se marier en 1808...

 

 

 

Vue du port de Lorient - 1812 - @Archives de Lorient -31 Fi 149

 

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Notes :

 

* poulailler : marchand de volaille qui passe de ferme en ferme

 

*BELLOUIN : ce nom erroné est utilisé plusieurs fois dans le document. Curieusement, ce sera le nom de l'époux de Marie BEDOUIN, soeur d'Anne, quelques années plus tard...

 

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Sources :

 

AD 35, série 2B

 

Anaick LE LIVEC: LES CRIMINELLES DE LA MISERE : Les femmes voleuses à Rennes et Saint Malo 1792/1811 -AD 35 ref. 2 J 764

 

Registre des mandats d'arrêts de Rennes- Floréal an 8/Fructidor an 10 - AD 35 5Y4

 

 

 

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Commenter cet article

Dom 19/11/2020 12:24

Il n'existait guère de moyen de sortir de sa condition quand on était né dans une famille dépourvue de tout .... L'école obligatoire a été un sacré progrès !

19/11/2020 13:33

C'est sûr... :/

Christelle 19/11/2020 06:35

Quel triste destin... On ressent très fort la misère.

19/11/2020 13:38

oui... :(

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