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Traces et Petits Cailloux

Un petit coin où noter les traces et les petits cailloux laissés par mes ancêtres au fil des siècles, patiemment retrouvés au fil des archives et de recherches minutieuses et passionnées... #généalogie


S comme... Signatures

Publié le 21 Novembre 2020, 01:52am

Catégories : #Challenge AZ

Signature de BRIAND, concierge des prisons de Rennes

Signature de BRIAND, concierge des prisons de Rennes

       Les signatures que le généalogiste croise dans les documents qu'il étudie peuvent être :

 

- inexistantes ("a déclarer ne savoir signer" / "ne signe pas"...)

- sous forme de x (appelée marque)

- en écriture bâton (= ce qui correspondrait à des capitales d'imprimerie)

- plus ou moins approximatives par manque de technique

- peu lisible par indifférence

- relativement lisibles

- agréablement lisibles tout en restant simples

- très élaborées, voire encombrantes

- ornées d'élégants motifs, appelés "ruches"

 

*********

 

 

       Un certain nombre de ces types de signatures se retrouvent dans les documents qui concernent, de près ou de loin, François BEDOUIN. Leurs différences de qualité correspondent essentiellement à des différences de classe et d'éducation.

 

 

       Notons que de façon générale, on rencontre toujours nettement moins de signatures de femmes que d'hommes. Pour deux raisons : tout d'abord, plus on remonte dans le temps et moins les filles avaient la possiblité d'aller à l'école, donc statistiquement, les femmes sachant lire, écrire, ou au moins signer, sont nettement moins nombreuses que les hommes.

 

 

        Et donc, de façon banale, alors que François BEDOUIN sait signer (sans qu'on puisse penser pour autant qu'il savait écrire, car sa signature est maladroite), ses deux femmes et trois de ses quatre filles ne savent pas le faire. Seule Anne signe, d'une façon qui suggère qu'elle sait à peu près écrire. Je n'ai pas réussi à comprendre quand elle a pu apprendre, et pourquoi elle et pas ses autres soeurs.

 

 

 

       D'autre part, les occasions qu'avaient les femmes de signer étaient plus limitées. Parfois pour des raisons objectives : quand les préceptes religieux exigeaient que les enfants soient emmenés à l'église pour y être baptisés le plus tôt possible après la naissance (au risque de les faire mourir de froid en hiver), assez logiquement, les jeunes mères étaient encore couchées chez elles lors de ces cérémonies. D'autres fois pour des raisons légales patriarcales : pendant de très longues périodes, seuls les hommes étaient habilités à déclarer les décès ou les naissances**. De même, de nombreuses professions conduisant à signer des documents étaient exclusivement masculines : curés, vicaires, officiers d'état-civil, notaires, avocats, juges, etc etc...

 

 

 

       Sous l'Ancien Régime, les femmes n'avaient donc guère l'occasion de signer que leur propre acte de mariage, et les actes de baptêmes quand elles étaient marraines. Ou des documents juridiques lorsqu'elles étaient témoin ou accusée dans un procès, par ex, cas évidemment peu fréquents...

 

 

*********

 

 

       Depuis des années, j'ai croisé toutes sortes de signatures dans les registres, et notamment un certain nombre en écriture bâton. C'est en lisant les témoignages des procès de François BEDOUIN que j'ai découvert qu'en fait, pour réaliser ces signatures maladroites, nos ancêtres utilisaient généralement un modèle, qu'ils recopiaient laborieusement (et sans doute fièrement).

 

 

       Ainsi le 23 décembre 1789, à Tinténiac, à la fin de son témoignage, Jeanne RIDé, 44 ans, femme de Julien JARNOT, marchand au bourg des Iffs, "a déclaré ne savoir signer, qu'avec un modèle" . Et fin juillet 1790, à Rennes, la même, de nouveau, "a déclaré ne pouvoir signer n'ayant pas son modèle". J'ai cherché à quoi pouvait ressembler la signature de Jeanne RIDé quand elle avait son modèle. Je l'ai trouvée sur son acte de mariage (c'était à peu près ma seule chance, pour les raisons exposées plus haut). Il est clair que la pauvre n'a jamais eu la moindre ocasion d'apprendre ne serait-ce qu'à écrire son nom, car voilà ce qu'elle signe avec son modèle en 1770 :

 

 

********

 

       Dans ces milieux ruraux de la Haute Bretagne d'Ancien Régime qui a vu naître François BEDOUIN, ses femmes et ses enfants, nombreux sont donc ceux qui déclarent ne savoir signer "de ce enquis"...

 

 

       ¤ Il y a ceux qui ne "savent" signer.

 

 

       ¤ Il y a aussi ceux qui ne "peuvent" le faire, pour un empêchement temporaire ou définitif. Ainsi Perrine DENOUAL, 63 ans, assignée comme témoin à Rennes fin juillet 1790, "a déclaré ne pouvoir signer attendu la faiblesse de sa vue" (faiblesse dont certainement François avait espéré profiter en lui remettant un faux écu...). J'ai recherché la signature d'une Perrine DENOUAL plus jeune et à la vue plus acérée. Mais il faut dire que même 30 ans plus tôt (lors de son mariage aux Iffs en 1759), elle n'était pas bien à l'aise avec une plume d'oie...

 

 

 

 

 

       ¤ Et enfin, il y a ceux qui ne "veulent" pas signer.

 

 

       C'est la réaction d'Anne BEDOUIN, par exemple, lors de ses arrestations. Il faut dire qu'elle commence même par refuser de dire son nom ( "ladite filles ne nous a pas voulu dire son nom") !!!. Puis elle finit par se présenter, mais "a déclaré ne savoir signer quoiqu'interpellée de le faire suivant les règlements". Et elle n'en démordra pas lors de tous ses interrogatoires. Pourtant, lors de son mariage, en 1808, elle signe l'acte, et d'une façon qui donne l'impression qu'elle est relativement à l'aise avec l'écriture, ce qui ne correspond guère avec un apprentissage de la signature à l'âge adulte :

 

 

 

       Pourquoi donc prétendre qu'elle ne sait pas signer? Anaick LE LIVEC nous donne sans doute la réponse : en fait, elle se comporte juste comme les autres "criminelles de la misère", ces petites voleuses bretonnes de la fin du XVIII° siècle : "Un certain nombre de ces femmes déclarent d'abord ne pas savoir signer, puis le font : signer d'une certaine façon semble signifier pour elles une reconnaissance de leur responsabilité dans ce qui leur est reproché." Anne, elle, ne cède jamais...

 

       Son père, qui signe pourtant des tas de pages de procédure pendant des années, adoptera curieusement la même attitude à une occasion, le 12 juillet 1787: il "a déclaré ne VOULOIR signer", et ce n'est pas un lapsus du copiste, puisque "savoir" est corrigé en "vouloir" :

 

 

       Il semblerait que François soit décidé ce jour-là à utiliser la toute petite parcelle, toute symbolique, de liberté qui lui reste encore : celle de ne pas signer...

 

 

********

 

 

       Enfin, dernière remarque à propos des signatures : elles peuvent être très précieuses au généalogiste, en permettant de confirmer ou d'infirmer des identités. Ainsi, lors de mes recherches pour reconstituer les liens entre les DE LA HAYE (ceux de Tinténiac, pas ceux de la famille matenelle d'Anne PENART à Montgermont) et les BEDOUIN, il m'est bien utile, pour démêler les homonymes, de comparer les signatures quand par chance j'en trouve. Ainsi, j'ai apprécié de pouvoir "fusionner" deux Julien DE LA HAYE :

 

 

 

 

       J'hésite à faire de même avec Anne BEDOUIN et "Adèle Anne Françoise BEDOUIN agée de vingt six [ans] soeur de la mère de l'enfant" présente lors de la déclaration de naissance de Adèle Joséphine Marie BELLOUIN, fille de Marie BEDOUIN, à Lorient en 1807. Cette fille de François surgit de nulle part, avec un âge qui ne peut correspondre à aucune naissance (elle serait née vers 1781, or c'est un garçon qui naît à cette époque, et qui décède en bas âge; et il n'y a pas le "temps" d'intercaler une autre naissance), et cette ribambelle de prénoms quand tous ses frères et soeurs n'en ont toujours porté qu'un. Il est vraisemblable qu'il s'agit bien là d'Anne, même si elle est âgée à ce moment de 34 ans. Ce ne serait pas la première fois que les BEDOUIN raconteraient des salades à l'officier d'état-civil. Celui-ci d'ailleurs est particulièrement distrait : ne dit-il pas du père "marin absent", alors que l'on peut lire sa... signature juste sous l'acte??!!...

 

       J'espérais bien que la signature de la fameuse "Adèle etc BEDOUIN" m'éclairerait définitivement. Mais elle n'utilise aucun prénom pour signer; Quand à la calligraphie, je n'arrive pas à me décider: il y a des ressemblances qui me semblent évidentes, mais aussi des différences qui me perturbent... Qu'en pensez-vous? Y aurait-il un graphologue dans la salle? ;>

 

 

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Notes :

 

* Anaick LE LIVEC:LES CRIMINELLES DE LA MISERE : Les femmes voleuses à Rennes et Saint Malo 1792/1811 (AD 35, ref. 2 J 764)

 

** :pour ce qui est des naissances, une exception notable : les naissances illégitimes pouvaient être déclarées par la sage femme qui avait mis l'enfant au monde

 

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Sources :

 

AD Ille et Vilaine

 

 

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Céline 22/11/2020 17:33

Merci pour cet article très intéressant qui m'a beaucoup éclairé

Dom 21/11/2020 19:58

En généalogie, les signatures sont passionnantes et émouvantes par ce qu'elles enseignent de leur auteur, comme tu l'expliques, mais aussi parce qu'elles sont la trace encore présente de sa main ....

Fanny-Nésida 21/11/2020 17:47

Si j'ai croisé "faiblesse de la vue" je n'ai pas rencontré " ne pas avoir son modèle"
Étude très détaillée.

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