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Jean ERMOIRE, Garde des gabelles

 (Pour le contexte historique, voir l'article Maudite gabelle )

       Jean ERMOIRE (mon sosa 272, à la 9° génération)  naît à Entrammes (à 10 kms de Laval) le 26 octobre 1718 dans une famille de tisserands. Et il est lui-même tisserand lorsqu'il se marie le 28 janvier 1744 avec Jeanne LUCAS. Mais celle-ci est fille de Jean LUCAS (sosa 546), employé dans les fermes du roy , et si la première année de son mariage, Jean poursuit son activité de tisserand, moins de deux ans après, quand naît son deuxième enfant, il est dit employé dans les fermes du Roy comme son beau-père.

 

En quoi consistait son travail?

 

Les employés de la Ferme du Roi pouvaient être Receveur, capitaine, garde des gabelles, ou commis (déchargeurs, mesureurs et hommes de peine). Pour ce qui est de Jean ERMOIRE, je sais qu'il était garde. Il travaillait donc dans une "brigade" de deux à six hommes, dirigée par un lieutenant.

 

       Il était chargé de surveiller le bon déroulement de la vente du sel, et d'arrêter les fraudeurs, soit au cours d'embuscades pour empêcher le transport du sel de contrebande, soit sur dénonciation, soit en effectuant des visites domiciliaires, ces perquisitions dans les maisons pour saisir le "faux sel" (qui en fait était du vrai sel, mais qui ne passait pas par la filière officielle).

 

       Pour faire ce travail, il était armé sans doute d'un bâton à crochet :

       « il est de notoriété que, principalement en Anjou, depuis environ dix ans, les employés des gabelles dans presque tous les cantons portent à l'extrémité d'un long bâton des crochets avec une dague et des pointes rabattues. Ils saisissent avec cruauté indistinctement toutes les personnes par les parties du corps où ils peuvent les attraper, en sorte qu'un nombre considérable reste estropié » **

 

       (je veux croire que mon Sosa Jean ERMOIRE, tout comme mon autre Sosa Jean LUCAS son beau-père, n'était pas un méchant homme, et n'utilisait son arme qu'en cas d'absolue nécessité... Mais cela fait partie des choses à peu près impossibles à savoir sur nos ancêtres, hélas...)

 

       Il est possible qu'à partir de 1765 sa brigade ait été dotée d'un chien de piste "chargé de découvrir les sels terrés". J'ai trouvé plusieurs fois l'expression sel terré lors de mes recherches, sans toutefois découvrir son sens exact, mais je me demande si ce ne serait pas du sel dissimulé sous une couche d'argile (comme l'on fait pour fabriquer du sucre terré), ce qui expliquerait l'emploi de chiens pour le découvrir... J'ai par ex trouvé trace d'une "saisie de sel terré " par Jean CHIGNARD et Jean ERMOIRE, lieutenant et garde à Ahuillé le 24 juillet 1766 (visite aux AD de Mayenne à prévoir pour 2021 pour en savoir plus).

 

       Un employé des gabelles devait théoriquement savoir lire et écrire, afin de pouvoir rédiger des procès-verbaux. Dans les faits, ce n'était pas souvent le cas, ce que confirme bien le cas de Jean ERMOIRE, qui ne signe pas à son propre mariage, et dont je ne trouve la première signature qu'en octobre 1754, lorsqu'il assiste à celui de sa belle-soeur Louise LUCAS avec Jean TRIQUET, un jeune tisserand de la paroisse de la Trinité de Laval. Et le moins qu'on puisse dire est que sa signature, qui restera identique toute sa vie, semble plutôt "dessinée" et ne suggère pas vraiment une maîtrise de l'écriture :

 

 

 

****

 

       Après quelques années de travail à Entrammes, le jeune couple Jean ERMOIRE - Jeanne LUCAS part s'installer à Courbeveille, paroisse limitrophe d'Ahuillé, au sud ouest de Laval, entre avril 1749 (naissance de Michel , mon Sosa 136), et octobre 1752 (naissance d'un enfant mort aussitôt son baptême à la maison).

 

       Jeanne décède le 3 octobre 1753, laissant Jean avec deux jeunes enfants sur les bras, Jean et Michel... A son inhumation sont présents les deux Jean LUCAS, son père et son frère, tous deux employés des Fermes du Roi, ainsi que le lieutenant des gabelles à la résidence de Courbeveille, Jean CHIGNARD, supérieur de Jean ERMOIRE. Ce lieutenant sera également présent lorsque Jean se remarie le mardi 19 novembre 1754 avec Jeanne BOULEAU, 24 ans, fille de Pierre BOULEAU lui aussi employé dans les fermes du Roy à Courbeveille. Comme d'ailleurs pour de nombreuses professions, on peut noter l'endogamie sociale des employés de la Ferme.

 

       (Michel ERMOIRE, le père tisserand de l'époux, est venu d'Entrammes pour assister à la cérémonie, mais pas sa mère, Marie DUBOIS, qui "ne peut être présente à cause de son infirmité qui la retient au lit").

 

 

       Malgré son veuvage d'avec Jeanne LUCAS, Jean ERMOIRE reste très lié à sa belle famille, et je me demande même si Jean LUCAS n'était pas venu finir sa vie chez son ancien gendre après le décès de sa femme, car si en janvier 1754, celle ci décède à Entrammes, où elle a toujours vécu depuis son mariage, 6 ans plus tard, Jean LUCAS décède à Courbeveille, et non à Entrammes. Le curé lui prête "80 ans ou environ", ce qui en fait pour l'époque un grand vieillard. D'ailleurs son gendre Jean ERMOIRE est présent à la cérémonie, ainsi que son petit-fils, le jeune Jean 2, qui a maintenant 14 ans. Et le fameux lieutenant CHIGNARD est toujours fidèle au poste!

 

       Les liens entre tous ces employés de la Ferme semblent assez étroits, sans doute renforcés par une probable hostilité de la population à leur égard, vu leur rôle de "main armée" de la perception d'un impôt injuste et détesté, et leur vigilance à l'égard de la contrebande.

 

       D'ailleurs, le lieutenant et son garde vont passer ensemble de la brigade de Courbeveille à celle d'Ahuillé entre 1760 et août 1764, date à laquelle Jean ERMOIRE et Jeanne BOULEAU ont une fille, née au village de la Roche. Les liens entre les CHIGNARD et ERMOIRE sont d'ailleurs "officialisés", Renée CHIGNARD étant marraine de l'enfant.

 

       Pour quelles raisons les deux Jean quittent-ils la résidence de Courbeveille pour celle d'Ahuillé toute proche? Aucune idée. Obligations de service? Encore une énigme à résoudre (ou pas).

 

Jean ERMOIRE va continuer à travailler pour la Ferme du Roi pendant quelques années, mais à partir de 1777 au moins, il est de nouveau qualifié de tisserand ** dans les différents actes où il apparaît, comme dans sa jeunesse...

 

       Pourquoi donc avoir quitté son emploi de garde des gabelles une dizaine d'années avant la Révolution? Est-ce qu'il ne supportait plus ce travail si impopulaire dans une administration profondément injuste? Alors qu'il épouse deux filles d'employés des Fermes du Roi, et y a des beaux-frères, des amis, il est assez remarquable qu'aucun de ses fils ne le rejoigne à la Ferme. Trois d'entre eux seront tisserands, comme leur grand père paternel, un autre jardinier, et Michel, lavandier puis fabricant d'eau de vie... Aucun n'a suivi les traces du père... avec à propos d'ailleurs, puisque, comme on le sait, la gabelle sera abolie en 1790...

 

       Cependant, avec ma manie de suivre de près les collatéraux et de relire tous les actes liés de près ou de loin à une personne pour les remettre en ordre chronologique serré, j'ai fini par repérer un détail qui sans doute donne une piste pour cette reconversion tardive de Jean ERMOIRE. Je l'ai trouvée dans l'acte de mariage de Pierre, l'un des fils de Jean, qui épouse Julienne HUREAU le 22 février 1781. Le marié est dit "fils de Jean LERMOIRE tisserand inval?? de la ferme des gabelles"... Bien évidemment, selon la loi de Murphy*** le mot clé n'est pas lisible en entier, coincé dans la reliure!! Mais les premières lettres donnent une furieuse envie d'interpréter ce mot comme "invalide":

 

AD de Mayenne - registre paroissial d'Ahuillé 1781

 

       Aussitôt, mon imagination s'est emballée : Jean ERMOIRE avait peut-être dû quitter son travail aux gabelles suite à une maladie, un accident, ou même une bagarre contre des faux saulniers, par ex? Je craignais un peu de m'emballer, mais de nouvelles recherches sur ce thème semblent pleines de promesses.

 

       En effet, il se trouve que la Ferme Générale, par la délibération du 13 février 1768 a créé une caisse "pour procurer des retraites aux employés des brigades que leur vieillesse, leurs infirmités ou des accidents fâcheux mettent hors d’état de service". Les employés cotisaient à un fond qui devait leur fournir une retraite "après vingt ans de service ou une invalidité contractée par blessure pendant le service ".

 

       Mon imagination n'est donc pas si folle que ça. Décidément, une visite aux AD de la Mayenne s'impose dans les prochains mois... Qui sait quelles surprises m'y attendent peut-être?

 

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Notes :

*Requête adressée au roi par l'avocat Prévost en 1764 sur la gabelle en Anjou, bibliothèque municipale d'Angers, manuscrit 1138 (937), citée par Micheline Huvet-Martinet in La répression du faux-saunage dans la France de l'Ouest et du Centre à la fin de l'Ancien Régime (1764-1789)

 

**curieusement, à un moment, il est qualifié de laboureur : lors du mariage de son fils Jean avec Jeanne HAQUIN paroisse St Tugal de Laval le 23 novembre 1779 : le marié est dit "fils de Jean L'ARMOIRE demeurant paroisse d'Ahuillé de ce diocèse en qualité de laboureur et de défunte Jeanne LUCAS "

 

*** loi de Murphy : dite aussi "loi d'emm.. maximum", qui veut que, si une tartine tombe, elle s'écrasera toujours du côté beurré, et, dans sa variante généalogique : si on a besoin d'un acte, c'est toujours celui qui est manquant, ou mangé aux souris, ou illisible, ou, comme ici, celui dont le terme essentiel est planqué dans la reliure...

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Sources :

- Registres paroissiaux des AD de la Mayenne

 

- Huvet-Martinet Micheline. La répression du faux-saunage dans la France de l'Ouest et du Centre à la fin de l'Ancien Régime (1764-1789). In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 84, numéro 2, 1977. pp. 423-443 lien : https://www.persee.fr/doc/abpo_0399-0826_1977_num_84_2_2886

 

- Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790 : Mayenne, v. 03, 1882

 

- Les rémunérations des employés des Fermes du roi au XVIIIe siècle par André Ferrer , in Les modalités de paiement de l’État moderne de Marie-Laure Legay

 


 

 

   

 

Tag(s) : #Ancêtres mayennais, #Ancêtres LARMOIRE - ERMOIRE
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