Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le sacre de Napoléon - Jacques Louis DAVID - Musée du Louvre

Le sacre de Napoléon - Jacques Louis DAVID - Musée du Louvre

       C'est une histoire à côté de laquelle j'ai failli passer.

 

       Il y a une quarantaine d'années, quand j'ai démarré la généalogie, il fallait se rendre physiquement dans les mairies ou archives diverses pour faire des recherches, et pour les actes pas trop anciens dont on avait les références précises, on pouvait éventuellement écrire et demander des copies. C'était l'époque de la "slow généalogie"...

 

       C'est ainsi que j'ai reçu dans les années 80 une copie de l'acte de mariage de mes Sosa Angélique Françoise PORTIER et Michel Jean LARMOIRE, mariés à Laval en 1805, et j'étais bien sûr tout heureuse d'en disposer. La photocopie était soigneusement découpée pour retranscrire précisément le précieux acte demandé.

 

       J'ai relevé les nouvelles informations dont je disposais alors, et qui me permettaient de remonter d'une nouvelle génération. Toutefois, un détail m'a "titillée" : les témoins étaient étonnamment prestigieux pour ma famille, car si j'ai une généalogie très variée géographiquement et socialement, il est une catégorie qui n'en fait pas partie : les nobles, grands bourgeois et "huiles" en tout genre... Donc ces témoins - le préfet de la Mayenne, le maire de Laval, le président du Tribunal Civil de Laval et un conseiller de préfecture - étaient une anomalie... et qui dit anomalie dit vérifications à faire...

 

 

       J'ai gardé ça sous le coude quelques années, et puis un jour je suis allée à Laval pour faire d'autres recherches aux Archives Départementales. Mais je me souvenais de ces témoins qui ne "collaient" pas, et, par acquis de conscience, j'ai demandé à voir le registre en question. Objectivement, c'était inutile, j'avais une copie de l'acte complet... Juste une intuition irrationnelle...

 

       Et en fait, dès que j'ai ouvert le registre, j'ai su que j'avais eu raison : la présence de ces témoins si inattendus avait une explication que je n'aurais jamais pu imaginer, et le nouveau document que j'ai découvert m'a ouvert une fenêtre imprévue sur la vie de ce couple d'ancêtres.

 

       En effet, les pages qui précèdent leur acte de mariage sont la copie d'un extrait des registres des arrêtés de la préfecture du Département de la Mayenne qui explique que "l'avènement à l'empire du héros auquel la France a confié ses destinées et l'Epoque de son couronnement ne peuvent être célébrés plus dignement qu'en dotant de fonds publics une fille pauvre et vertueuse".

 

       Autrement dit, par un décret impérial du 18 Prairial an, Napoléon a décidé de doter à l'occasion de son couronnement comme empereur " une fille pauvre et honnête dans chaque arrondissement de l'Empire", en "récompense de la Vertu et de la bonne Conduite", comme un " puissant motif d'émulation propre à encourager et à propager l'amour des Vertus"..., et à Laval, mon ancêtre s'est trouvée en bonne place pour la désignation finale!!!

 

       A vrai dire, la concurrence était rude, et si ma Sosa au doux nom aptonyme* d'Angélique a été sans difficulté reconnue comme "sans fortune et d'une conduite irréprochable", une autre jeune fille, Marie MOULARD, "a constamment réuni à l'amour du travail une conduite sage et honnête et [...] se trouve dans le besoin".

 

****

 

       Comment départager ces deux finalistes?

 

       Les deux sont tisserandes (nous sommes dans la Mayenne, ce n'est guère étonnant), et les deux sont également méritantes et pauvres :

 

       - Angélique, 25 ans, "soutient par son travail sa mère restée veuve avec plusieurs enfants, son père ayant été massacré par les Vendéens en 1793", et "se propose d'épouser le sieur LARMOIRE, tourneur à Laval, aîné de 10 enfants et d'une bonne conduite "

 

       - Marie, 30 ans, " s'unit en mariage avec le sieur HUREAU défenseur de la patrie, revenu dans ses foyers après douze ans de services avec un congé honorable, dont le père a été massacré par les Vendéens à Mayenne et qui a eu un frère tué à l'armée"

 

       Le souvenir des morts laissés dans la région lors de la virée de Galerne est encore vif, et il est probable que ce père et ce futur beau-père "massacrés par les Vendéens" ont fait pencher la balance en faveur de ces deux jeunes filles par rapport à d'autres. D'autant que si on y regarde de près, Michel LARMOIRE est certes l' "aîné de 10 enfants", mais ces "enfants" sont en bonne partie déjà adultes et, s'ils vivent tous encore chez leurs parents Michel LARMOIRE (le fils de Jean ERMOIRE) et Marie JOURDAN, la plupart travaillent :

 

       - Marie Michelle va avoir 26 ans et est mariée avec André DROUILLEAU, sabotier, depuis le 9 avril 1799. Ils ont même deux enfants, âgés de 2 ans 1/2 et 11 mois. Elle est fileuse

 

       - "Jean" Marin a 24 ans et travaille comme tourneur, comme tous ses frères

 

       - Jeanne va avoir 23 ans, elle travaille sans doute également comme fileuse, ainsi que Michelle, qui va avoir 21 ans, et Renée, qui a 19 ans 1/2

 

       - René vient d'avoir 17 ans

 

       Les seuls enfants qui sans doute ne travaillent pas encore sont François, 14 ans, Françoise, 11 ans 1/2, et Urbain 6 ans 1/2 (encore que François pourrait être déjà en apprentissage)

 

       Par ailleurs, Michel LARMOIRE père travaille également, comme fabricant d'eau de vie depuis 1799, après avoir été selon les périodes journalier, tisserand ou lavandier. La famille ne roule certainement pas sur l'or, mais ne doit pas être aux abois. Rue de l'Hospice, dans cette maison où trois générations de LARMOIRE vont cohabiter pendant quelques dizaines d'années, on vit sans doute chichement, mais tout le monde, ou presque, travaille.

 

       Quant à la famille d'Angélique, si la phrase "soutient par son travail sa mère restée veuve avec plusieurs enfants" donne l'impression qu'elle a des petits frères à charge, c'est équivoque, car en réalité, si Jacques PORTIER a effectivement laissé à sa mort une veuve de 43 ans avec une fille de 16 ans, une autre ("mon" Angélique) de 14 ans, un garçon de 10 ans 1/2 , un autre de 6 ans 1/2, et une petite fille de 3 ans 1/2, on est 11 ans 1/2 plus tard, tout ce petit monde a grandi, et, à l'exception de la petite dernière, chacun peut apporter sa part à l'entretien de la maisonnée.

 

       Je pense donc que, outre une très bonne réputation morale et professionnelle, ces deux jeunes filles ont été choisies surtout pour compenser un peu le "massacre" d'un membre de la famille par les Vendéens et récompenser le "patriotisme" familial...

 

****

 

       Finalement, les autorités lavalloises vont décider de ne pas trancher entre Angélique PORTIER et Marie MOULARD, jugeant que toutes deux ont "les mêmes droits à être dotées des fonds publics et à jouir des bienfaits de la Munificence impériale". Les 600 francs accordés par l'Empereur seront donc équitablement partagés entre elles. Toutefois la ville de Laval compensera partiellement cette "perte" par une somme de 150 francs supplémentaires qui sera allouée à chacune.

 

       La nouvelle a dû être reçue avec surprise et allégresse dans les familles! C'était là une aide inespérée pour Michelle JOUET, la veuve de Jacques PORTIER, et pour le jeune couple à venir...

 

       Restait à organiser le mariage, ce qui allait totalement échapper aux fiancés, et dépendre, curieusement, de quelques mouvements de l'Histoire. En effet, l'Empereur, ce "héros qui gouverne la France", souhaitait que ces mariages destinés à édifier le peuple et à donner plus d'éclat encore à son avènement à l'Empire, soient célébrés le jour même de son sacre.

 

       A quelle date, donc?

 

       Le sacre impérial, et donc le mariage de nos jeunes femmes vertueuses avec leurs fiancés méritants, est prévu tout d'abord le 18 Brumaire (an XIII), l'anniversaire de son coup d'Etat plaisant bien à Napoléon. Mais c'est compter sans le pape Pie VII, qui, contraint de céder aux pressions impériales mais fâché de le faire, se venge en tergiversant, en traînaillant, ce qui va obliger l'empereur à retarder à repousser la cérémonie au 11 Frimaire, soit le 2 décembre : on ignore encore que c'est donc une sorte d' "anniversaire anticipé", puisque exactement 1 an plus tard, le 2 décembre 1805, ce sera la fameuse victoire d'Austerlitz...

 

       Après avoir vu leur mariage programmé le 18 Brumaire (9 novembre 1804), Angélique et Michel le voient donc reporté au 2 décembre. Mais on ne va pas en rester là! Car finalement, les principales autorités de chaque département ayant été conviées "aux solemnités du sacre et du couronnement de l'Empereur", le mariage de nos rosières "a été différé dans le Dépt de la Mayenne, jusqu'au retour de ses principaux magistrats pour donner à cette Cérémonie plus d'éclat et toute la dignité convenable".

 

       Et c'est ainsi par la volonté d'un pape, d'un empereur et d'un préfet, que mes ancêtres se sont finalement mariés, en grande pompe, le 30 pluviôse an XII, autrement dit le 12 février 1805!...

 

       Moralité : ne jamais oublier, lorsque l'on consulte un acte dans un registre, de jeter un coup d'oeil aux documents qui le précèdent et qui le suivent, et ne pas manquer de creuser quand quelque chose semble bizarre...

 

=========

Notes :

*aptonyme : se dit d'un nom ou d'un prénom qui s'accorde avec la particularité ou la qualité de celui qui le porte, comme par exemple les danseurs Marius PETIPA et Benjamin MILLEPIED, Marc ORAISON, prêtre, Thierry LE LURON humoriste, ou donc mon ancêtre vertueuse "Angélique"...

==========

sources :

AD de Mayenne  vues 53 & sq

 

 

Tag(s) : #Ancêtres Mayennais, #Ancêtres LARMOIRE - ERMOIRE
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :