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La Tour Solidor à Saint Servan servit de prison pendant la Révolution - Collection Musée de Bretagne

La Tour Solidor à Saint Servan servit de prison pendant la Révolution - Collection Musée de Bretagne

         Pour ce mois de février 2021, Geneatech, outre la mise en ligne d'une série de vidéos "techniques", propose aux généablogueurs de publier des articles sur des thèmes communs chaque semaine.

 

       Pour cette première semaine, le thème est : " Présentez une source peu ou pas connue". Et parmi les types de sources suggérées, les archives judiciaires... Or il se trouve que depuis l'été dernier et mes visites aux AD d'Ille et Vilaine, j'ai effectivement plongé - avec grand intérêt! - dans les archives judiciaires du 18ème siècle, qui m'ont permis de découvrir énormément de choses sur la vie quotidienne de certains de mes ancêtres. Les documents recueillis en juillet 2020 ont largement nourri les articles de mon #ChallengeAZ2020. Une seconde visite aux AD35 fin décembre dernier m'a permis de faire de nouvelles découvertes...

 

       Je vais donc vous parler aujourd'hui une nouvelle fois de ma Sosa 143, Anne PENARD, donc j'avais déjà reconstitué une bonne partie de la vie lors du #ChallengeAZ2020, puisqu'elle était l'épouse de François BEDOUIN et la mère d'Anne BEDOUIN, tous deux emprisonnés pour divers délits. En décembre, un nouveau dossier, repéré grâce aux indexations de l'Association Parchemin m'attendait aux AD35, concernant cette fois Anne PENARD. Je savais qu'elle n'était pas l'accusée, mais je supposais qu'elle était simple témoin dans une histoire de vol. A ma grande surprise ( et joie généalogique, car c'est beaucoup plus instructif), elle était en fait l'une des victimes...

 

***

 

Mais reprenons la chronologie des événements :

 

       Fin mars 1797, une jeune fille de 16 ans native de Combourg, Jeanne MAINGUY, blondinette d'1,57m, aux yeux bleus, se voit contrainte de quitter l'auberge du Lion d'Or de Tinténiac, où elle était hébergée par son oncle Jean DESCLOS. J'ignore les circonstances de ce départ : exigé par l'oncle? et en ce cas, pourquoi? Choisi par Jeanne? Pourquoi? peut-être se protéger d'on ne sait quelles exactions dudit oncle? Pourquoi par ailleurs logeait-elle à Tinténiac chez son oncle, alors que son père était cultivateur à Combourg ( sa mère était décédée quelques mois après sa naissance)? Devait-elle travailler à l'auberge?...

 

       Toujours est-il que la pauvre jeune fille se retrouve dès lors "sans asile" et contrainte à la misère et à un certain vagabondage... Elle reste dans la paroisse de Tinténiac, vivant sans doute de mendicité et de menus larcins...

 

       Dans la matinée du 4 juin (=seize prairial), jour de la Pentecôte, fâchée que Françoise HERISSON, lingère de 22 ans du bourg de Tinténiac, ait refusé de lui rendre " des hardes à elle ", Jeanne profite de l'absence de celle-ci pour s'introduire dans sa maison "en ouvrant la porte de derrière qui étoit fermée avec une barre ". Là, sur "sur une braie* à broyer de la filasse", elle voit" un corset de coton , une jupe de milaine et deux à trois livres de pain" dont elle s'empare.

 

       Un peu plus tard, Françoise HERISSON rentre chez elle, trouve sa porte ouverte et ses effets envolés. Elle croise Guillaume ROUYER, un voisin laboureur, qui lui apprend qu'il a vu Jeanne MAINGUY "dans le haut de son champ proche du bourg en train de se reposer et manger du pain", et une fois rendue dans le champ en question, Françoise HERISSON aperçoit "à peu de distance de la foliere dans la levée de blé (...) sous un pommier un paquet de hardes, qu'elle fut prendre et qu'elle reconnut pour être les siennes".

 

       Ayant récupéré ses effets, et se sentant peut-être un peu coupable de ne pas avoir rendu ses hardes à la jeune Jeanne, Françoise HERISSON décide d'en rester là.

 

       Jeanne pour sa part, en fin de journée, rejoint le village de la Moucherie, où Anne PENARD, journalière de 53 ans, sensible à sa détresse, lui accorde l'hospitalité depuis deux nuits. Son mari François BEDOUIN est absent, car lui qui avait déjà été arrêté et emprisonné quelques années plus tôt à diverses reprises (pour complicité de vol de chevaux et pour utilisation de fausse monnaie), vient d'être à nouveau arrêté le 23 mai pour un vol de cheval, et se trouve maintenant en détention à la Tour Solidor à Saint Servan.

 

       Le lendemain, lundi de Pentecôte, (17 prairial an 5= 5 juin 1797) dans la matinée, Anne PENARD quitte sa maison avec Jeanne pour aller à la messe, sans fermer sa maison à clé. Mais rapidement, la jeune fille la quitte "en disant qu'elle avait oublié ses heures* " et revient sur ses pas. La porte de la maison BEDOUIN étant simplement poussée, elle entre, trouve la clef de l'armoire sur la table, ouvre l'armoire, et y prend "un compère, deux jupes d'étoffe, deux tabliers d'indiennes, deux coiffes garnies en linon et batiste, des mouchoirs et une pièce de vingt quatre sous". Elle en fait un paquet, et décide de prendre la route de Rennes, pour les y vendre et s'installer à la ville.

 

       A son retour de la messe, Anne PENARD trouve ses armoires ouvertes et constate qu'il lui manque "dix mouchoirs de cou, cinq tabliers de coton et indienne, deux jupes de l'allemande, un compere de drap, trois chemises à usage de femme, deux coiffes garnies de linon et batiste, un entendement et une coiffette de coton, une paire de bas de coton et une pièce de vingt quatre sous". Elle demande alors à Julienne SEVEGRAND, sa voisine, si elle n'a pas vu quelqu'un entrer dans sa maison pour la voler, celle-ci lui dit qu'elle n'a "vu personne entrer mais que Jeanne MAINGUY qui avait été pour aller à la messe, était revenue sur ses pas".

 

       Apprenant (par d'autres voisins sans doute) que Jeanne MAINGUY a pris la route de Rennes, et soupçonnant qu'il s'agit de sa voleuse, Anne part à sa recherche. Elle se rend chez la veuve BOUVIER village du Tertre sur la Grande Route de Tinténiac à Rennes, et lui demande si elle n'a pas vu" une jeune fille avec un paquet de hardes". En effet, l'aubergiste lui confirme qu'une jeune fille est arrivée vers les 3 heures, avec un paquet qu'elle a laissé sur la fenêtre, disant "qu'elle allait se rendre à vêpres à Vignoc" et repasserait. Anne n'a pas très longtemps à attendre : vers les quatre heures et demie arrive Jeanne MAINGUY "vêtue des hardes de Marie BEDOUIN sa fille" (ma Sosa 71 la discrète de la famille, 19 ans à l'époque ;) ). Dans ces conditions, difficile de nier! ce que la jeune fille ne fait pas, d'ailleurs : elle avoue, rend les vêtements volés, et "21 sous restant de la pièce de 24 sous"...

 

       Anne PENARD connaît bien ce genre de situation : l'une de ses propres filles, Anne, n'a-t-elle pas elle-même été arrêtée et emprisonnée quelques années plus tôt au même âge pour avoir volé des vêtements et de la nourriture à sa patronne, et encore l'année dernière, pour vol d'une vache, cette fois?... Alors elle ne porte pas plainte, par générosité, ou encore parce qu'elle est peu soucieuse de fréquenter les gens de justice, que la famille connaît trop bien... Et puis, elle a d'autres soucis : son mari va bientôt être transféré de la Tour Solidor à la prison de Rennes ( qu'il a souvent fréquentée depuis une douzaine d'années) en attendant d'y être jugé par le Tribunal Criminel. L'affaire est sérieuse...

 

       Quant à Jeanne MAINGUY, n'ayant plus rien à vendre, et peut-êre effrayée finalement à l'idée de gagner la grande ville inconnue, elle a renoncé à partir pour Rennes, et continue à rôder dans Tinténiac et les environs, mendiant son pain, dormant sans doute dans des granges...

 

       Le 21 juin, vers huit-neuf heures du matin, "étant au village de Trébuard en la commune de Tinténiac à mendier son pain, elle trouve la porte de la maison de CHESRUEL veuve ARRIBART ouverte, et y entre pour boire un coup d'eau "; la maison étant déserte, elle prend une galette sur la table, mais juste au moment où elle sort, la veuve ARRIBART arrive, la poursuit et l'ayant attrapée, la fouille, " soupçonnant qu'elle avait pu lui prendre autre chose"; elle lui reprend la galette, et, peu portée sur le pardon, la conduit au bourg de Tinténiac où elle est mise à la maison d'arrêt... Car les vols perpétrés quelques semaines plus tôt et qui ont forcément été commentés dans la paroisse remontent à la surface, et Joseph Marie REGNAULD juge de paix* et officier de police judiciaire du canton de Tinténiac l'interroge dès le lendemain matin.

 

       Elle sera jugée en fonction du récent Code des Délits et des Peines, et ce qui pèsera le plus lourd en fait dans la balance contre elle, et qui lui vaudra un procès, c'est le vol chez Anne PENARD, car "commis dans l'intérieur d'une maison par une personne qui y était reçue à titre d'hospitalité", soit deux circonstances aggravantes. Le 4 août, elle sera jugée à Saint Servan par un jury de 8 citoyens tirés au sort, bien qu'aucune des parties lésées n'ait porté plainte..

 

       Anne PENARD se verra donc convoquée, d'abord à Tinténiac, puis à Saint Servan, ainsi que les autres personnes mentionnées plus haut, en tant que témoin dans la procédure contre Jeanne. J'imagine que se retrouver ainsi devant un tribunal a dû avoir pour elle un goût particulièrement amer, car pendant ces mêmes semaines de procédure contre Jeanne, François, son mari, était lui aussi emprisonné, interrogé, confronté à des témoins, jugé..., d'abord à Tinténiac, puis à Saint Servan, et enfin, à Rennes, où il écopera, le 4 juillet, de 4 années de prison, peine à laquelle cette fois il n'échappera pas... Jeanne, pour sa part, sera condamnée un mois plus tard à 6 mois de prison.

 

***

 

       Les archives judiciaires sont donc une incroyable fenêtre sur le quotidien de nos ancêtres; ce procès de Jeanne MAINGUY m'a permis d'entrouvrir les armoires de ma Sosa Anne PENARD, de savoir que sa fille Marie portait des jupes d'indienne et des coiffes de batiste ou linon, ainsi que des bas de coton, de la voir partir à la messe, et de découvrir chez elle une probable générosité, avec son hospitalité offerte à une pauvre fille sans logis, et son refus de porter plainte pour ses larcins...

 

***

 

Quant à Jeanne, visiblement abandonnée de sa famille, toujours sans domicile fixe et "sans état", après cette première peine, elle continuera à survivre tant bien que mal, s'acoquinant plus tard à un journalier peu soucieux de la propriété d'autrui, ce qui leur vaudra en janvier 1806 d'être condamnés à deux ans de prison pour vol avec effraction... Mais quelle chance avait-elle de s'en sortir dans la société de l'époque, où rien n'était prévu pour amortir les alea de la vie?...

 

 

***

Notes :

* braye à filasse : outil utilisé pour broyer les parties ligneuses de la plante de chanvre ou de lin afin d'obtenir la filasse

* "heures" = "livre d'heures" = livre de prières

* la justice de paix est créée par la loi des 16 et 24 août 1790

* Code des Délits et des Peines du 3 Brumaire an 4 (25 octobre 1795) Contenant les Lois relatives à l'instruction des affaires criminelles

 

Sources :

Archives départementales de Rennes

   

Tag(s) : #Famille BEDOUIN, #LeMoisGeneatech
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