Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Traces et Petits Cailloux

Un petit coin où noter les traces et les petits cailloux laissés par mes ancêtres au fil des siècles, patiemment retrouvés au fil des archives et de recherches minutieuses et passionnées... #généalogie


Les histoires d'A... finissent mal en général...

Publié le 14 Février 2021, 13:57pm

Catégories : #Ancêtres Marnais, #LeMoisGeneatech

Les histoires d'A... finissent mal en général...

#lemoisGeneatech Spécial Saint Valentin : Ressortez les histoires d’amour de votre généalogie, celles qui font rêver les midinettes, mais aussi – surtout – celles qui finissent mal.

 

       Joseph Antoine "Christophe" SAUPIQUE, mon Sosa N° 56, arrière-grand père paternel de ma grand mère maternelle, était, comme ses quatre fils et ses petits-fils, un berger champenois.

 

 

       Cette "dynastie de bergers" succède dans mon arbre à une "dynastie de bouchers" comportant de nombreux maîtres bouchers, que j'ai pu remonter jusqu'au début XVII° siècle à Châlons en Champagne et Vitry le François. Comment expliquer ce "virage" sociologique et ce déclassement social?

 

 

        En fait, Christophe est un enfant abandonné. Il voit le jour le jeudi 25 mars 1813 à 20h à l'Hôtel Dieu de Châlons. Il n'y a aucune mention de son père. Sa mère, âgée de 22 ans, "le laisse en dépôt audit Hôtel Dieu pour le compte du gouvernement", car ses moyens "ne lui permettent pas d'élever son enfant". Elle choisit cependant ses prénoms et lui transmet son patronyme : elle s'appelle Nicole SAUPIQUE, fille de François SAUPIQUE, boucher, et de Marie Louise HIMBERT, et donne à l'enfant les prénoms de Joseph Antoine Christophe.

 

 

       Elle a déjà abandonné un autre garçon deux ans plus tôt dans les mêmes circonstances... Puis elle disparaît des registres, je n'ai plus retrouvé sa trace (ni d'ailleurs celle du petit Louis François, frère de Christophe).

 

 

       Quant au bébé abandonné, confié aux autorités, il part certainement en nourrice à la campagne, et, faisant partie des chanceux survivant à l'expérience, il a dû très jeune être placé comme berger. Ce métier restera le sien et deviendra l'héritage qu'il tranmettra à ses propres enfants.

 

 

       Comment Nicole en est-elle venue à devoir abandonner ses enfants, alors que, fille de boucher, elle devrait bénéficier d'une certaine sécurité matérielle? Certes, il est facile de penser qu'elle a pu être rejetée par ses parents du fait de la naissance illégitime de ses enfants. Mais je pense avoir découvert une autre explication, qui permet de comprendre également pourquoi Blaise, le seul frère de Nicole dont j'aie pu reconstituer le parcours, subit lui aussi cette "chute" sociale, puisqu'il deviendra domestique puis berger (garder les moutons a longtemps été un débouché pour les petits pauvres champenois).

 

 

Penchons nous un moment sur les parents de Christophe :

 

 

       François SAUPIQUE, naît le 16 mars 1767 à Châlons, paroisse Saint Sulpice, fils de Nicolas SAUPIQUE, maître boucher, qui, orphelin de son père marinier à l'âge de 9 mois, a été élevé dans sa famille maternelle, les GILLET, maîtres bouchers bien installés depuis des générations à Châlons, qui lui ont transmis leurs connaissances et leurs privilèges au sein de la corporation. François va lui-même se marier dans ce milieu, avec Marie "Louise" HUMBERT, de Vitry le François, issue d'une des autres grandes familles de maîtres bouchers de la région.

 

 

       François et Louise se marient le lundi 18 janvier 1790 à Châlons, église de la Sainte Trinité. Le marié a 22 ans et demi, l'épouse 27. Le couple va être extraordinairement fécond : Nicole, l'aînée de la fratrie, future mère de Christophe, naît le 2 décembre, soit 10 mois 1/2 après la noce (le père est noté absent)... Et Nicole aura 8 frères et soeurs en 8 ans ; au moins 4 mourront bébés (dont un en nourrice à la campagne à l'âge de deux mois), un autre mourra à 12 ans... Je ne sais pas ce que sont devenus deux autres. Selon l'état actuel de mes connaissances, seuls Nicole et Blaise sont devenus adultes.

 

 

       François a 22 ans quand éclate la Révolution Française, qui va bouleverser la vie des Français, et notamment la sienne : ainsi le décret d'Allarde des 2 et 17 mars 1791, en abolissant les corporations, l'empêchera d'accéder un jour au statut de maître boucher comme tant d'hommes de sa famille. Mais on devine l'enthousiasme du jeune homme pour les idées nouvelles et les changements qui secouent le pays en le voyant se rendre en la salle publique de la maison commune de Châlons le soir du premier Floréal an II (20 avril 1794) pour déclarer la naissance quelques heures auparavant de son quatrième enfant et deuxième garçon qu'il va prénommer fièrement... "Républicain" !...

 

 

       Pour Marie "Louise", les grossesses et les accouchements ne cessent de s'enchaîner (sans parler des enterrements de bébés)... Du 18 janvier 1790 (date du mariage) au 23 janvier 1800 (naissance du petit Nicolas), soit en exactement 10 ans, elle met neuf enfants au monde!!!...

 

 

       Est-ce à dire que le couple est uni? Certainement pas! Parmi les nouveautés révolutionnaires qui enthousiasment François se trouve... l'autorisation du divorce!!! En effet, un décret du 20 septembre 1792 décide que "Aux termes de la Constitution, le mariage est dissoluble par le divorce", par consentement mutuel ou répudiation unilatérale du fait d’incompatibilité d’humeur. Le Code civil de Napoléon, promulgué le 21 mars 1804, restreindra la possibilité de divorcer à la faute, mais pendant quelques années, il sera donc possible à ceux qui se considèrent "mal mariés" de faire dissoudre leur mariage sans guère de difficultés. A ceci près que ce sont surtout les hommes qui peuvent le décider, les femmes étant rarement capables d'indépendance économique.

 

 

       Et François ne va pas se priver d'en profiter. Il va commencer par abandonner sa famille : en juin 1799, il déserte le foyer, laissant Louise seule avec Nicole, 8 ans 1/2, Marie-Françoise (si elle vit toujours), 7 ans 1/2, Blaise, 6 ans, Républicain 5, François (s'il vit toujours), 4. Il ne le sait sans doute pas, mais Louise est de nouveau enceinte, et accouchera encore 7 mois plus tard, d'un petit garçon qui ne survivra que 3 jours... La famille est apparemment réfugiée chez un voisin, le citoyen MILLET, perruquier.

 

 

       François SAUPIQUE adore sa nouvelle vie de célibataire, et donc, après l'abandon du foyer, il décide d'officialiser la séparation; le 25 octobre 1800 (3 brumaire an IX), il fait une demande de divorce pour cause d'incompatibilité d'humeur et de caractère auprès du Maire, et le 27 décembre (6 nivose an 9) , un huissier signifie à Marie Louise que son mari souhaite divorcer, et qu'elle est sommée de se rendre à "la seconde assemblée de famille, prescrite par la loi du 20 septembre 1792" en la maison commune de Châlons le 23 janvier 1801 (3 pluviose an 9 ) à 15h.

 

 

       Curieusement, cette "assemblée de famille", assemblée de non conciliation, à laquelle Louise ne se rendra pas, est composée, non de membres de la famille, mais d'artisans de la ville (le citoyen Etienne PAILLETTE, chamoiseur, Michel SAUVEGRAIN, taillandier, et Joseph MYIERRE, aubergiste), sans doute amis de François.

 

 

       Le 23 avril 1801 (3 floréal an IX), troisième assemblée. Les mêmes témoins, de nouveau absence de Marie Louise... François persiste en sa demande.

 

 

       Le 20 octobre 1801 (3 brumaire an 10), le divorce est donc finalement prononcé, attendu que "ledit François SAUPIQUE seul comparant n'a pu être concilié et qu'il a été donné défaut contre Marie Louise HUMBERT, non comparante".

 

 

       "Le citoyen François SAUPIQUE ci dessus comparant a demandé à haute voix la dissolution de son mariage contracté avec Marie Louise HUMBERT à Chalons [...] En présence de Michel SAUVEGRAIN , taillandier, âgé de 43 ans, de Etienne FAILLETTE, tanneur, âgé de 64 ans; de Joseph MEZIERRE, aubergiste, 51 ans, et de Alexis DOTARD, ex commissaire du gouvernement, 50 ans; tous les 4 domiciliés en cette ville."

 

 

       Marie Louise a voulu nier l'évidence jusqu'au bout par son absence systématique aux audiences de conciliation, mais le 20 octobre, "au nom de la loi, le mariage de François SAUPIQUE et de Marie Louise HUMBERT est dissous".

 

 

***

 

 

       Marie Louise se retrouve donc officiellement seule, et bien sûr, François ne se charge pas des enfants. De commerçante sans doute relativement aisée, la mère de famille se retrouve définitivement en difficulté financière. Les enfants sont encore bien petits. Les années passent tant bien que mal. A la tête de la France, les régimes se succèdent, et le prénom du petit Républicain devient bien lourd à porter. Alors, profitant de la loi du 11 Germinal an XI (1er avril 1803), sous le Consulat, qui régule le choix des prénoms, et stipule que "Toute personne qui porte actuellement comme prénom, soit le nom d'une famille existante, soit un nom quelconque qui ne se trouve pas compris dans la désignation de l'article précédent, pourra en demander le changement", Marie Louise rebaptise son fils Jean-Baptiste, prénom plus discret et probablement plus conforme à ses croyances (peut-être d'ailleurs le conflit dans le couple était-il renforcé par des divergences politiques?). Le jeune garçon, hélas, décèdera quelques années plus tard, âgé de 12 ans, à l'Hôtel Dieu.

 

 

       Nicole sera probablement placée comme domestique à l'adolescence, tout comme Blaise, qui sera déclaré domestique lors de son incorporation en novembre 1812. L'abandon par le père aura signé leur déclassement...

 

 

       Pourtant, Louise et François seront tous deux présents au mariage de leur fils Blaise en 1824... Se sont-ils réconciliés? Vivent-ils de nouveau ensemble? Ou la rencontre est-elle purement ponctuelle à l'occasion de la noce? Par ailleurs, sur l'acte, François est cette fois défini comme "manouvrier" : il a donc lui aussi subi un déclassement. Suite au divorce? pour d'autres raisons? Il faudrait aller aux Archives Départementales de la Marne pour tenter d'en savoir plus grâce aux Archives de notaires, ou Enregistrement, etc... Compliqué hélas... Peut-être un jour?...

 

 

       Toujours est-il que ce divorce "révolutionnaire" et l'abandon paternel sont probablement une cause de l'abandon du petit Christophe SAUPIQUE par sa mère trop pauvre quelques années plus tard... Vraiment les Histoires d'A... finissent mal, en général...

 

       (Et je suis toujours aussi troublée par le fait de savoir tant de choses sur la famille de mon ancêtre Christophe, alors que lui-même n'a jamais connu sa mère ni ses origines...)

===========

* il est le père de François "Xavier" dont j'ai raconté la tranquille histoire d'amour au début de cette semaine de Saint Valentin du #mois Geneatch

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Sylvaine 17/02/2021 14:51

Passionnante histoire ! Et la même impression que toi, en savoir parfois plus sur nos ancêtres qu'ils n'en savaient eux-même. J'ai souvenir d'un jeune homme qui se croyait non reconnu par sa mère... alors que j'ai trouvé cette reconnaissance dans les registres. Ça fait mal, parfois...

michelleD 15/02/2021 09:40

Intéressant : une époque où les hommes demandaient majoritairement le divorce, ceci dit, ils n'avaient aucune obligation à s'occuper de leur progéniture, donc peu de frais...Il semblerait qu'il ait tout claqué et se soit retrouvé de riche commerçant à manouvrier...

Christelle 14/02/2021 16:33

Ceci semble expliquer cela en effet... Quels destins !

Archives

Articles récents