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Traces et Petits Cailloux

Un petit coin où noter les traces et les petits cailloux laissés par mes ancêtres au fil des siècles, patiemment retrouvés au fil des archives et de recherches minutieuses et passionnées... #généalogie


Les culottes de Dagobert

Publié le 12 Juillet 2021, 16:04pm

Les culottes de Dagobert

  

       En lisant il y a quelques mois le procès verbal de la description des cadavres abandonnés dans le bois de Soeuvres suite au combat entre chouans et républicains le 29 avril 1794 (= 10 floréal an II), j'ai été choquée par l'état de la plupart des corps, prouvant qu'il y avait eu un véritable acharnement, révélateur d'une haine féroce entre les deux camps, au-delà de la volonté de gagner la bataille.

 

        J'ai été admirative aussi du soin porté par les responsables municipaux de Vern à l'observation et à la minutie dans le compte-rendu (état des cadavres, description détaillée de leurs vêtements, localisation précise des corps, tentatives d'identification...)

 

       J'ai été émue, une fois de plus, par l'évocation des vêtements pour la plupart très usés, abîmés, ravaudés, certains "de nulle valeur", portés par "ces va-nu-pieds superbes"* célébrés par Victor Hugo, et assez stupéfaite, vers la fin du procès verbal, de lire que les officiers municipaux en charge de cette sinistre reconnaissance avaient finalement "Fait rassembler ce que nous avons pu faire recueillir des dits vêtements hier et aujourd'huy, pour en savoir la consistance et les faire laver, vu qu'ils sont gâtés de sang, de boue; s'en est trouvé 7 habits bleus d'uniforme aux soldats et volontaires nationaux républicains, dont un déchiré en deux, comme est dit au 10° cadavre [ ...], une cullotte de leine noire, une autre culotte de panne grise ajonc mauvaise, un pantalon de cotomine (??), ou coton à rayes bleues et rouge, fond blanc, un cannesson (??), fond blanc, rayé de 3 couleurs, un autre pantallon de cotton ou cotonmine rayé aux trois couleurs, un gillet derriere de cotton blanc, le devant de leine blanche, avec boutons d'ordonnance à la république française, un second gillet avec pareils (?) devant et boutons, un troisième gillet de siamoise blanche, le dos de cotton, un quatrième gillet de panne bleue, dos en toille, un cinquième gillet le devant de pluche grise le dos de drap jaune, deux chemises garnies l'une marquée M.L. l'autre marquée F.D. une troisième chemise aux manches à la jesuite marquée M. un mouchoir ou cravatte de mousseline ou toille blanche; tous lesquels vêtements nous avons confié à la nommée Perrine, blanchisseuse en ce bourg pour laver, sécher et nous les rendre".

 

       Ces pauvres morts littéralement massacrés, restés à jamais anonymes pour la plupart, ont donc été tout à fait officiellement dépouillés de leurs vêtements avant d'être enterrés... D'abord choquée, j'ai vite réfléchi que ce soin à faire laver et remettre en état ces tristes habits, et à en rendre compte, devait être révélateur d'une grave pénurie d'uniformes pour ces soldats de l'an deux et divers volontaires de la République. Ce qu'une rapide recherche sur internet m'a vite confirmé...

 

       Par une de ces surprenantes synchronicités qui émaillent la vie du généalogiste aux archives, j'ai, peu de temps après cette première découverte, trouvé dans les documents que j'avais photographiés de façon un peu impromptue lors de ma visite de décembre aux AD de Rennes une étonnante confirmation de cette pénurie d'uniformes et du souci que cela créait aux responsables municipaux des différentes communes.

 

       (AD 35)

 

       Il s'agit d'une lettre des membres de l'administration municipale de Noyal sur Vilaine aux administrateurs du département d'Ille et VIlaine, en date du 13 floréal an 4 (= 2 mai 1796) "pour répondre à la lettre du ministre de la guerre, au sujet de l'arrêté du Directoire exécutif, concernant les militaires, qui vendent, donnent, ou perdent leurs armes, habillemens, et equipements".

 

       Les autorités municipales de Noyal confirment que "journellement les volontaires, dans les cantonnements, et ailleurs, vendent leurs vestes, leurs culottes, leurs guêtres, leurs soulliers, et leurs chapeaux : et ce sous les ÿeux de leurs chefs , qui ne leur disent rien. ils vendent même jusqu'à leurs chemises", et que l' "on vend à Rennes publiquement grand nombre de vestes, de gillets, de culottes de tricot, étoffe destinée aux troupes"

 

       Face à " une telle dilapidation" et " à cet étonnant désordre", les responsables de Noyal promettent de faire de leur mieux pour y remédier, si tant est qu'on leur " donne quelques moÿens surs de reprimer cet abus", tout en n'oubliant pas de préciser toutefois que "la troupe crie misere de toute part", façon discrète mais claire d'excuser quelque peu ces trafics.

 

       On trouve effectivement trace de ces trafics de vêtements de la part des soldats de l'an deux (et de leurs successeurs) à la toute fin du procès verbal sur le bois de Soeuvres, où il est expliqué que les vêtements décrits lors de la découverte des cadavres et qui ne sont pas listés avec ceux remis à la blanchisseuse de Vern "ont été emportés par les soldats républicains à nous inconnus, disant qu'ils leur apartenoient, fors quelques chemises et autres mauvais vêtements laissé pour envelopper les corps morts"...

 

       Ces vols, traficotages, reventes et récupérations officielles, nous offrent un petit aperçu émouvant de la misérable vie ( et souvent mort) de ces braves soldats de l'an II. Quant au responsable municipal de Noyal qui signe le courrier aux administrateurs du département d'Ille et Vilaine, il s'appelle... Dagobert**!!! Un tel clin d'oeil de l'Histoire ne s'invente pas ;) ...

 

(AD 35 )

 

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* Victor HUGO : Ô soldats de l'an deux ! :

Ô soldats de l'an deux ! ô guerres ! épopées ! / Contre les rois tirant ensemble leurs épées, / Prussiens, Autrichiens, / Contre toutes les Tyrs et toutes les Sodomes, / Contre le czar du nord, contre ce chasseur d'hommes / Suivi de tous ses chiens,

Contre toute l'Europe avec ses capitaines, / Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines, / Avec ses cavaliers, / Tout entière debout comme une hydre vivante, /
Ils chantaient, ils allaient, l'âme sans épouvante / Et les pieds sans souliers !

Au levant, au couchant, partout, au sud, au pôle, / Avec de vieux fusils sonnant sur leur épaule,  / Passant torrents et monts, / Sans repos, sans sommeil, coudes percés, sans vivres,  / Ils allaient, fiers, joyeux, et soufflant dans des cuivres / Ainsi que des démons !

La Liberté sublime emplissait leurs pensées. / Flottes prises d'assaut, frontières effacées /
Sous leur pas souverain, / Ô France, tous les jours, c'était quelque prodige, / Chocs, rencontres, combats ; et Joubert sur l'Adige, / Et Marceau sur le Rhin !

On battait l'avant-garde, on culbutait le centre ; / Dans la pluie et la neige et de l'eau jusqu'au ventre, / On allait ! en avant ! / Et l'un offrait la paix, et l'autre ouvrait ses portes, / Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes, / Se dispersaient au vent !


Oh ! que vous étiez grands au milieu des mêlées, Soldats ! / L'oeil plein d'éclairs, faces échevelées / Dans le noir tourbillon, / Ils rayonnaient, debout, ardents, dressant la tête ; / Et comme les lions aspirent la tempête / Quand souffle l'aquilon,

Eux, dans l'emportement de leurs luttes épiques, / Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques, / Le fer heurtant le fer, / La Marseillaise ailée et volant dans les balles, / Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales, / Et ton rire, ô Kléber !

La Révolution leur criait : - Volontaires, / Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères ! - / Contents, ils disaient oui. / - Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes ! / Et l'on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes / Sur le monde ébloui !

La tristesse et la peur leur étaient inconnues. / Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues / Si ces audacieux, / En retournant les yeux dans leur course olympique, / Avaient vu derrière eux la grande République / Montrant du doigt les cieux ! ...

 

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** J'ai pu l'identifier comme étant Jean Baptiste Dagobert, né en 1765; il avait donc 29 ans lors de ce courrier, et était maître chirurgien à Noyal sur Vilaine

 

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Sources :

 

AD d'Ille et Vilaine : registre des décès de Vern sur Seiche 1793-1794, et série L pour la lettre du 13 floréal an 4 des membres de l'administration municipale de Noyal sur Vilaine aux administrateurs du Département d'Ille et Vilaine

 

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L'illustration du titre est d'Antoine Glédel (domaine public)

  

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Sylvaine 13/07/2021 00:45

Je suis comme toi, toujours émue de la description presque obsessionnelle des vêtements portés par les morts inconnus, je la rapproche aussi de celle qu'on faisait de la vêture des nourrissons abandonnés. Une autre hypothèse également : dans le bracelet de parchemin, Arlette Farge explique au sujet des noyés repêchés dans la Seine que la description scrupuleuse de leurs effets personnels avaient pour but de les reconnaître si quelqu'un passait à leur recherche. Elle dit que l'identification des morts était très importante et que les autorités se faisaient un devoir de consigner chaque indice.

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