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Traces et Petits Cailloux

Un petit coin où noter les traces et les petits cailloux laissés par mes ancêtres au fil des siècles, patiemment retrouvés au fil des archives et de recherches minutieuses et passionnées... #généalogie


L comme... Liverpool, Falmouth et les autres...

Publié le 13 Novembre 2021, 21:13pm

Catégories : #Ancêtres Acadiens, #Challenge AZ 2021

Liverpool - juillet 2019 - Photo personnelle

Liverpool - juillet 2019 - Photo personnelle

       J'ai déjà fait allusion au fait qu'une partie des Acadiens déportés en 1755 furent envoyés en Angleterre. En effet, la colonie de Virginie refusa de garder les réfugiés qui lui avaient été envoyés, et dans l'attente d'une décision sur leur sort, ils furent détenus pendant l'hiver à Williamsburg, où des centaines d'entre eux moururent lors d'une épidémie.

 

extrait de la Carte de la Virginie et du Maryland de Jacques Nicolas BELLIN - XVIII° s - gallica.bnf.fr

 

       Puis, au printemps 1756, les 1500 Acadiens survivants furent réembarqués sur plusieurs navires en direction cette fois de l'Europe. Malheureusement, là encore, les tempêtes s'abattirent sur le triste convoi, et deux vaisseaux firent naufrage, sombrant avec tous leurs passagers.

***

       Réponse du berger à la bergère, le gouverneur Dinwiddie de Virginie n'avait pas prévenu les autorités britanniques de cet envoi, et l'arrivée des navires fut une surprise. Partis aux environs du 10 mai 1756, les 4 bateaux rescapés arrivèrent sur les côtes britanniques pendant la deuxième quinzaine de juin.

       Le 18 juin 1756, le Fanny (capitaine Bovey) débarqua à Falmouth un premier contingent de 220 Acadiens

 

The General Evening Post - du 19 au 22 juin 1756

"Vendredi dernier est arrivé à Falmouth le Fanny, [capitaine] Bovey, depuis la Virginie, ayant à son bord 204 des Français qui étaient installés en Acadie, et qui ont refusé de prêter serment d'allégeance à sa Majesté. Ils ont d'abord été envoyés en Virginie, et sont maintenant amenés en Angleterre en conséquence d'une Résolution de l'Assemblée de cette Province, de peur qu'ils rejoignent aux Indiens [et aux] Français sur leurs Frontières."

       Les Acadiens débarqués à Falmouth logèrent à Penryn, à 5 km, sur la pointe sud de la Cornouaille, dans une immense grange appelée Upper Kergilliac Farm1, qui avait été utilisée plusieurs années auparavant pour retenir des prisonniers de la Guerre de Succession d'Autriche (1740-1748).

    

     Au bout de quelques années, leur situation s'améliora un peu, ils purent s'installer "dans des maisons bourgeoises au milieu de la ville". Les jeunes garçons furent mis en apprentissage chez des ouvriers anglais, et commencèrent à s'angliciser.

 

Parmi eux se trouvaient, entre autres :

 

- Olivier DAIGRE (S 628), 52 ans, et son épouse Françoise GRANGER (S 629), 55 ans, de la Rivière aux Canards. Ils arrivèrent à Falmouth avec leurs fils :


   ¤ Honoré (S 314), 29 ans, son épouse Françoise Osite DUPUIS, leur fils Pierre, 7 ans, et leur fils Jean (né quelques mois avant la déportation, et qui bien que si jeune survivra au Grand Dérangement, à l'exil en Angleterre, et au moins jusqu'à l'installation à Belle Isle - je ne sais pas ce qu'il est devenu ensuite -)

   ¤ Olivier, 23 ans 1/2, et sa femme Marie LANDRY (ils s'étaient mariés en août, moins d'un mois avant l'arrestation des hommes)

   ¤ Simon Pierre, 20 ans

   ¤ Jean Charles, 15 ans 1/2

   ¤ Paul, 13 ans 1/2

       Par contre, ils avaient perdu leurs filles dans le Grand Dérangement : tout d'abord en 1755, Marguerite, épouse de Jean LANDRY, envoyée à Boston2, puis, au départ de la Virginie, Françoise, 25 ans, envoyée à Liverpool.


- Elisabeth TRAHAN (S 315), 29 ans, son mari Charles TERRIOT et leur fille Marie

 

- Euphroisine DUON, 30 ans, (soeur de mon ancêtre Cyprien), et son mari Charles VINCENT, et leurs 4 enfants

 

***

       Puis le Bobby Goodrige arriva à Portsmouth avec près de 300 passagers (ce groupe serait redirigé plus tard vers Southampton).

***

       Fin juin, le Virginia Packet amena à Bristol encore près de 300 réfugiés, qui allaient rester 3 jours et 3 nuits à quai, avant d'être installés dans des baraquements sur Guinea Street :

Annonce de la future arrivée du Virginia Packet à Bristol "dans vingt jours"

la maison sise 10/12 Guinea Street à Bristol fut construite en 1718 par un traficant d'esclaves- image Google Street

       (Au bout de 3 jours), "Les 300 arrivants furent alors rassemblés sur le pont et marchèrent sous bonne garde jusqu'à la rue de Guinée « sans aucune entrave, quelques agents de police s'occupant de maintenir en ordre la foule , qui était très nombreuse »3

***

       Et enfin, le 30 juin, un navire débarqua 336 Acadiens à Liverpool, où ils furent logés dans de vieux ateliers de potiers.

A Liverpool débarquèrent en particulier :

 

- Mon ancêtre Rose RIVET (S 619 et 627) , 48 ans. Veuve depuis 6 ans 1/2, elle s'était vue séparée, dès le départ de la Rivière aux Canards à l'automne précédent, de sa vieille mère de 70 ans, Anne LE PRINCE (S 1239 et 1255), de ses frères Michel et Etienne, de ses belles soeurs et neveux, et de sa fille Françoise, âgée de 22 ans, et toute jeune mariée, tous envoyés au Maryland. A Liverpool, au moins, elle était avec ses filles Marguerite (S 313), 21 ans, Anne (S 309), 17 ans, Madeleine, 14 ans 1/2, Marie Josèphe4, 6 ans 1/2 et son fils Jean, 9 ans.

 

_ mon ancêtre Honoré LEBLANC (S 616) , 45 ans 1/2, avec sa femme "Marie" Josèphe TRAHAN (S 617), 44 ans. Avec eux se trouvaient également leurs enfants Charles (S 308), 21 ans, Raymond, 14 ans,Agathe, 11 ans 1/2, Paul, bientôt 5 ans, et Joseph, 3 ans. Mais ceux des frères et soeurs d'Honoré qui avaient été envoyés comme lui en Virginie furent, eux, envoyés à Liverpool.

 

- mon ancêtre Cyprien DUON, 25 ans; ainsi que son frère aîné, Jean Baptiste, 41 ans, avec sa femme Madeleine VINCENT, 41 ans, et leurs enfants;

 

       Par contre, depuis l'automne 1755 et le Grand Dérangement, les deux frères avaient perdu de vue leur mère Agnès HEBERT, envoyée à New York, et tout le reste de leur fratrie, qui enfui dans les bois avant l'embarquement, qui envoyé à Boston, qui à New York, et ils étaient séparés depuis le départ de la Virginie de leur frère Pierre, 36 ans, embarqué sur un autre vaisseau et envoyé à Bristol, et de leur soeur Euphroisine (avec son mari et ses enfants) envoyée à Falmouth.

 

***

 

       Les Acadiens arrivés par surprise en Angleterre avaient un statut étrange. Ils n'étaient pas libres de leurs mouvements, et n'avaient pas le droit de travailler, mais en même temps, en tant que "Neutres", il n'étaient pas considérés comme prisonniers de guerre. Ce qui explique les contradictions de leur situation. Ainsi, ils recevaient une solde de 6 sols par adulte par jour, et de 3 sols par enfant de moins de 7 ans, et leur nourriture ordinaire (viande, pain, fromage, pois, bière...) leur était fournie. Mais ils étaient en quelque sorte prisonniers dans les quartiers où ils étaient installés, et devaient respecter un couvre-feu tous les soirs. De plus, leur solde se révéla insuffisante, d'autant qu'ils étaient logés dans des installations de fortune, et dès l'automne, mal installés, manquant de vêtements et de chaussures, ils souffrirent du froid. Par ailleurs, ils se désolaient de ne pouvoir recevoir les services de prêtres catholiques.


       Outre les refroidissements et le scorbut qui les avaient affaiblis à leur arrivée, les Acadiens subirent rapidement une terrible épidémie de variole, qui les décima. Sans doute avaient-ils contracté le virus avant leur départ de Virginie ou sur les bateaux. Le 9 août, les autorités britanniques relevaient déjà 200 malades de la variole, et certains étaient déjà morts. "Plusieurs médecins et chirurgiens avaient été consultés et avaient admis que rien ne pouvait être fait par les moyens de la médecine tant que tant d'entre eux étaient entassés au même endroit, s'infectant les uns les autres avec leur" mutuelles puanteurs et effluves"5

 

      La variole, aussi appelée petite vérole, heureusement considérée comme éradiquée depuis 1978 grâce à une campagne de vaccination mondiale, était un fléau épouvantable. Cette maladie terriblement contagieuse (par les gouttelettes de salive dans l'air ou le contact direct avec une personne infectée) provoquait fièvre et nausées, et couvrait le corps d'affreuses pustules qui laissaient des cicatrices très visibles sur les survivants, mais surtout le taux de mortalité était d'environ 30 %. D'ailleurs, la variole est considérée en grande partie responsable de la disparition massive d'autochtones en Amérique lors de l'arrivée des Européens. On en trouve des traces sur des momies égyptiennes.

 

***

       Quand on observe le recensement des Acadiens détenus en Angleterre 6 ans 1/2 après leur arrivée, fin 1762, on constate des changements assez importants dans la composition des familles par rapport à ce que l'on peut reconstituer de l'arrivée en juin 1756. En effet, pendant ces longues années d'exil, il y eut nombre de décès, provoquant des veuvages, et des remariages entre veufs chargés de familles (j'en parlerai d'ailleurs dans un article à venir). Il y eut aussi, heureusement, un certain nombre de mariages de jeunes gens arrivés adolescents, et qui au fil du temps (sept années!) étaient parvenus à l'âge de convoler. Des naissances aussi, bien sûr, et pourtant, malgré leur force vitale et leur résilience, les Acadiens arrivés à plus de 1200 en 1756 n'étaient plus que 778 en 1763 au moment d'embarquer pour la France.

 

       Rien que parmi les personnes que j'ai nommées plus haut, on relève les décès suivants:

 

       A Falmouth, inhumés à St. Gluvias Anglican Church de Penryn :

- Charles TERRIOT décédé le 15 octobre 1756

- Françoise Osite DUPUIS décédée le 22 novembre 1756

- Marie LANDRY décédée le 5 décembre 1756

- Olivier DAIGRE (S 628), inhumé le 9 décembre 1756

- Charles VINCENT 6 inhumé le 14 novembre 1756

- Euphroisine DUON 6 inhumée le 16 novembre 1756 sous le nom de "Fouzin VINCENT, Neutral"

     

       A Liverpool :

- Jean Baptiste DUON, décédé en 1758

 

***

       Lors des négociations qui devaient aboutir au Traité de Paris mettant fin à la Guerre de Sept Ans en 1763, il fut question de ces Acadiens bloqués dans des ports anglais. Le duc de Nivernais envoya auprès d'eux un ambassadeur secret, le Sieur de la Rochette7, qui partit le 26 décembre 1762 et arriva à Liverpool le 31. Il s'agissait de connaître les sentiments de ces exilés un peu embarrassants pour tout le monde. A Liverpool, les Acadiens expriment leur joie aux cris de "Vive le Roi" et avec des acclamations, et expliquent leur situation (leur arrivée depuis la Virginie, la ville pour prison, seuls 224 encore vivants sur les 336 arrivés en 1756, etc...). Ils expliquent qu'il y a d'autres Acadiens dispersés en Angleterre, De la Rochette passe donc ensuite a Southampton, puis à Penryn (où il trouve 159 réfugiés "dans la situation la plus déplorable"), puis à Bristol. Il apprend que parfois quelque Acadien s'échappe d'Amérique, et que "deux familles de ces malheureux sont arrivés il y a quelques semaines de Boston à Bristol" (ce qui explique la circulation de certaines nouvelles dans les familles).

 

       Il sera finalement décidé de "rapatrier" en France ces Acadiens, qui en fait n'y sont pas nés, et dont les parents avaient quitté l'Europe depuis un siècle et demi, mais dont la fidélité au Roi de France n'était plus à prouver.

 

       Et c'est ainsi que le 16 mai 1763, le navire L'Ambition quittait Southampton avec 219 Acadiens de Southampton à bord, à destination de Saint-Malo, suivi le 21 mai de La Dorothée, avec 175 Acadiens de Southampton et de Bristol.

 

       Le 26 mai, La Fauvette quittait Falmouth avec 159 Acadiens de Penryn, en direction de Morlaix, tandis que L'Esturgeon, à son tour cinglait pour Morlaix le 7 juin, avec à son bord les 225 Acadiens de Liverpool8.

 

Estampe Nicolas Ozanne - 1776 - gallica.bnf.fr

 

       Sur ce dernier vaisseau en route pour la France, mon ancêtre Honoré LEBLANC (S 616) éprouvait certainement des sentiments très contradictoires, car juste avant le départ, il avait dû enterrer Marie TRAHAN (S 617), son épouse, qu'il déclarera "morte et enterrée à Liverpool en Angleterre au mois de juin 1763 " lors de sa déclaration généalogique de 1767.

 

***

 

       1226 en 1756 - 778 en 1763 = Il manque 448 Acadiens à l'appel, sachant qu'il y eut un certain nombre de naissances... Le bilan humain de cette étape en Angleterre est une fois de plus terrifiant (environ 50% de décès)...

 

***

       L'installation en France, à Morlaix et Saint-Malo, sera une nouvelle étape, encore provisoire pour la plupart de ces êtres malmenés par la politique mondiale de l'époque, mais enfin plus sereine, car ils étaient de nouveau des citoyens libres. Et au bout de deux ans, viendra le moment, pour 78 de ces familles (et notamment celles de mes ancêtres directs) , d'aller découvrir Belle Isle en Mer...

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Notes :

1) source : National Maritie Museum - Cornwall

2) elle s'installera plus tard au Québec

3) source : THE ACADIAN EXILES IN ENGLAND 1756 -1763 By DOROTHY VINTER "The three hundred newcomers were then mustered on deck, and marched under guard to Guinea Street "without any hindrance, some few Constables attending to keep the Mob in order, which was very numerous." in The acadian exiles in England 1756-1763 - Dorothy Vinter

4) enfant posthume, née le 22 novembre 1749, tout juste deux mois après la mort de son père, René LANDRY, à la Rivière aux Canards

5) " several physicians and surgeons had been consulted and had agreed that nothing could be done by way of physic while so many lay wallowing in the same place, infecting each other with their mutual stench and effluvia." in The acadian exiles in England 1756-1763 - Dorothy Vinter

6) les enfants orphelins d'Euphroisine DUON et de Charles VINCENT furent pris en charge par la famille étendue; à partir du retour en France, Jean VINCENT sera élevé par Cyprien DUON

7) source : les travaux de recherche de Jean-François Mouhot, Chargé de recherche à l’Université 

8) source : http://pagesperso-orange.fr/froux/divers/esturge.html

 

 

 

 

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B
Des lectures toujours aussi passionnantes et instructives ! Bon courage et mille encouragements pour les écrits de la semaine qui arrive.
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Merci pour l'intérêt, et pour les encouragements; j'avoue que là, n'ayant plus du toutd'avance pour mes articles,je commence à ramer un peu... :)
S
On a l'impression d'un cauchemar qui n'en finit jamais. Il est absolument improbable que des êtres humains puissent résister à tant de malheurs, quel courage exemplaire fut le leur ! Et comme leur triste aventure fait écho à des épisodes récents... Tu nous donnes à voir des histoires individuelles derrière les chiffres, et cela change tout.
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oui, à donner des noms et en quelque sorte de la chair aux chiffres, ça prend une autre dimension...
C
On traverse catastrophe après catastrophe... La résilience de ces hommes et de ces femmes est impressionnante quand on voit ce qu'ils ont vécu.
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B
A nouveau que de tragédies vécues par ces Acadiens chassés de Virginie jusqu'à leur arrivée en Bretagne apres leur passage par l Angleterre !<br /> Toujours très intéressant de suivre ces parcours, notamment bien illustrés par ces cartes géographiques de l époque
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