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Boishébert’s Island (Beaubears Island), Miramichi, New Brunswick Photo by “Fralambert” 2010. Creative Commons Licence 3.0.

Boishébert’s Island (Beaubears Island), Miramichi, New Brunswick Photo by “Fralambert” 2010. Creative Commons Licence 3.0.

       La plupart des Acadiens étaient des fermiers pacifiques qui ne demandaient qu'à travailler leurs terres bien grasses durement conquises sur la mer, et à ne surtout pas se mêler des conflits franco-anglais. D'où leur détermination à vouloir se déclarer Neutres et leur confiance dans la promesse britannique de les laisser tranquilles s'ils prêtaient serment. L'Histoire a montré qu'ils furent bien naïfs de croire qu'on les laisserait continuer leur petite vie paisible...

 

       Mais si la majorité d'entre eux était dans ces dispositions, certains Acadiens n'acceptaient pas l'autorité britannique, et préférèrent rejoindre les Français dans leurs luttes pour conserver l'Acadie à la France.

 

       Je ne parlerai pas ici des différentes batailles et escarmouches qui émaillèrent les 150 ans de présence française en Acadie. Je me limiterai à évoquer quelques épisodes liés au Grand Dérangement et dans lesquels sont impliqués des très proches de mes ancêtres.

 

***

 

       Nous avons vu que trois des fils de Jean Baptiste DUON avaient préféré s'enfuir dans les bois quand commença le Grand Dérangement et qu'ils s'étaient réfugiés au camp de la Miramichi, près de la rivière du même nom, sur la côte est de l'actuel Nouveau Brunswick.

 

Détail de la "Carte de la baye des Chaleurs à la côte occientale du golfe de St Laurent levée en 1724 par M L'Hermite, ingénieur du Roy". gallica.bnf.fr

 

       Il faut bien se rendre compte que ce camp se trouvait à plusieurs centaines de kms de Port-Royal, et qu'il leur fallut parcourir toute cette distance à pied, en se cachant des Anglais. Toutefois, ce passage à la Miramichi se fit progressivement : les trois frères et les autres familles échappées de Port Royal se cachèrent quelque temps dans les bois de la région et ne partirent finalement vers le nord que pour fuir de nouveau les Anglais qui pourchassaient toujours les fugitifs.

***

 

       Pendant ce temps, dans la région de la rivière Saint Jean, le jeune officier français Charles Deschamps de Boishébert tentait, avec ses soldats et ses alliés autochtones, de freiner l'avancée des Anglais.

 

     Charles Deschamps de Boishébert (1727-1797)

 

       Le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle France depuis l'été 1755, soutint Boishébert dans son projet d'organiser un camp pour regrouper les Acadiens et les Amérindiens, avec l'intention d'utiliser ces hommes contre les Britanniques. Mais pour cela, il fallait les nourrir, ce qui devenait compliqué, avec tous les villages abandonnés par les Acadiens déportés, le blocus anglais... Pendant l'hiver 1755/1756, toutefois, le camp de Cocagne parvint à nourrir ses réfugiés.

 

Le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle France - (1698-1778)

 

       Mais Vaudreuil désespèrait d'avoir des instructions depuis la France sur ce qu'il convenait de faire de ces Acadiens. Il n'obtenait pas de réponses à ses courriers pressants :

       « J’aurois bien souhaité, Monseigneur, recevoir vos ordres au sujet de la rivière St. Jean, et des Accadiens... Je mettray, autant que la situation de la colonie me le permettra, M. de Boishébert en état de s’y maintenir, en lui faisant passer des vivres pour secourir les Accadiens et les Sauvages. [...] Il est indispensable de mettre les Accadiens en sureté pour pouvoir les envoyer en guerre. De là dépend la conservation de la Rivière St. Jean. Le peu de bestiaux qui reste sur les terres seroit détruit, les récoltes et même les semences consommées et enfin nous serions obligés d’abandonner l’Accadie. »

 

       L’abbé François Le Guerne (né en Bretagne et missionnaire de l'Acadie, réfugié dans les bois avec les Acadiens pour tenter d'organiser la résistance) nota dans un courrier que les Acadiens ne voulaient pas entendre parler de passer par exemple au Québec :

       " L’Accadien est d’une irrésolution qui a de quoy surprendre en général. [...] Il faut dire adieu à son païs, à son habitation, à sa maison, abandonner les animaux et tant d’autres objets pour lesquels on a un attachement demezuré. Il est dur d’y penser seulement.[...] Telle est la façon de penser de ces bonnes gens qui n’ont jamai encore sorti de leur païs. À les entendre on est misérable partout ailleurs, on ny mange de viande que le quart de saoul. L’Accadie, disent-ils, jusqu’à ces dernières années étoit un paradis sur terre"1

 

***

 

       Les Acadiens se persuadèrent qu'à Miramichi, ils seraient à l'abri des Anglais, que la pêche et la chasse y étaient abondantes (ce qui était hélas faux), et qu'avec des vivres envoyés de Québec, ils pourraient y passer l'hiver. Ce qui leur importait au plus haut point, c'était de rester en Acadie, car ils gardaient l'espoir aveugle que les Français gagneraient la guerre et qu'ils pourraient revenir chez eux.

 

       A la fin de l'été 1756, Boishébert organisa donc le camp de réfugiés de la Miramichi, où se regroupèrent des Acadiens mais aussi quelques centaines d'amérindiens (canibas, malécites et abénaquis) alliés, qui depuis 1755 accompagnaient Boishébert dans ses attaques contre les Britanniques. Par une tragique ironie dont l'Histoire a le secret, le camp fut d'ailleurs nommé Camp de l'Espérance, alors qu'il deviendrait rapidement le camp du désespoir. Car malheureusement, le blocus anglais et de mauvaises récoltes sur les îles St Jean et Royale provoquèrent une disette en Nouvelle-France.

 

in Memoire pour Guillaume Estebe près la Cour des Aydes de Bordeaux, 1763  gallica.bnf.fr

 

       Les Acadiens étaient pour l'essentiel des fermiers, donc des sédentaires. Cette fuite désespérée pour échapper à la déportation avait fait d'eux des nomades, réduits à une difficile subsistance dans les bois, dépendant de l'aide des Français et de ce qu'ils pouvaient se procurer par eux-mêmes par la pêche, la chasse et la cueillette. Or pendant l'hiver 1756-1757, ils étaient sans doute près de 1500 réfugiés en comptant quelques centaines d'Amérindiens, à la Miramichi, dans une région peu propice à l'autosuffisance, et le bateau de ravitaillement envoyé de Québec ne put arriver, bloqué par des vents contraires.

 

       Commença alors un terrible calvaire. Très rapidement, malgré le rationnement, la nourriture vint à manquer, et les misérables réfugiés se virent contraints de se nourrir de la peau des boeufs mangés l'année précédente, et d'une petite provision d'huile de phoque. Les bébés commencèrent à mourir, et tout le monde à s'affaiblir. Boishébert envoya alors quelques centaines de personnes - les moins épuisés tirant les plus faibles sur des traîneaux sur la neige - à la rivière Pokemouche à une centaine de kms, pour rapporter des poissons à ceux qui restent. Certains moururent en route mais d'autres purent effectivement rapporter de la nourriture. On effectua ainsi une sorte de roulement entre la Miramichi et la Pokemouche, mais à partir de la fin mars, les glaces devinrent trop minces pour permettre un nouveau voyage et les provisions de poisson s'épuisèrent. On mangea alors du morse, les peaux de castor prévues pour la traite des fourrures, et finalement les mocassins en peau de chevreuil...

 

 

       Tous étaient épuisés, couchés, attendant la mort, quand enfin arriva de Québec un bateau de ravitaillement.

 

       L'abbé LE GUERNE écrira que ces "pauvres gens sont morts l’hyver dernier en grande quantité de faim et de misère et ceux qui ont échappé à la mort n’ont point échappé à une horrible contagion et ont été réduits par la famine qui y règne à manger du cuir de leurs souliers, de la charogne et quelques-uns même ont mangé jusqu’à des excrémens d’animaux, la bienséance m’oblige de supprimer le reste."

 

       Il semble bien, d'après de sérieux recoupements de sources diverses faits par Ronnie LEBLANC, que le nombre des victimes de la Miramichi durant ce terrible hiver 1756/1757 se monta à environ 400 personnes...

 

***

 

       Parmi les survivants à ce terrible hiver, certains se rendirent à Québec, d'autres accompagnèrent BOISHEBERT pour protéger la forteresse de Louisbourg en 1757 et 1758 (« cent dix Canibas, Malichites ou Abénakis et cent mikmaks que le sieur de Boisbert a emmenés de l’Acadie avec dix huit soldats et cent cinquante miliciens acadiens » ).

     Au printemps 1759, le camp de la Miramichi fut transféré à Restigouche au fond de la Baie des Chaleurs.

        Mais en juillet 1758, la chute de la forteresse française de Louisbourg, puis en septembre 1759 la défaite des Plaines d'Abraham à Québec, allaient sceller le destin de la Nouvelle France.

       Peu à peu, la plupart des Acadiens de la Miramichi furent faits prisonniers par les Anglais, et le restèrent jusqu'à la fin de la guerre, en 1763.

 

***

 

       Par la Miramichi passèrent les figures héroïques de certains résistants acadiens.

 

Tout d'abord les passagers du Pembroke :

 

       Le Pembroke était l'un des bateaux de la déportation. Il quitta Port-Royal le 8 décembre 1755 avec à son bord 232 acadiens de Port-Royal à destination de la Caroline du Nord. Mais durant la traversée, un prisonnier acadien (un certain FONTAINE dit BEAULIEU), aidé d'un charpentier de Port Royal nommé Charles BELLIVEAU, parvint à assommer le capitaine et un matelot qui gardait l'écoutille, et les autres en profitèrent pour prendre le contrôle du bateau. Ils firent alors demi tour et parvinrent à l'embouchure du fleuve Saint Jean le 8 février 1756. La plupart gagnèrent ensuite le camp de la Miramichi, d'où certains repartirent l'été 1757 pour s'installer à Québec, où beaucoup - dont Charles BELLIVEAU - furent décimés par la picote2 l'hiver suivant. A cette époque-là, les histoires d'Acadiens finissaient mal en général...

 

Ensuite, Joseph BROUSSARD, dit Beausoleil

 

       J'ai déjà parlé de lui  en évoquant l'arrivée des Acadiens en Louisiane.

 

Joseph BROUSSARD dit Beausoleil, représenté par Robert DAFFORD sur sa fresque de St Martinville, Louisiane

 

       Joseph BROUSSARD3, né à Port Royal en 1702, n'accepta jamais l'autorité britannique en Acadie. Ami des Mi'kmaqs et parlant leur langue, il participa à différents raids de ceux-ci contre les Anglais. En février 1747, il se joignit aux troupes des Français et des Canadiens français de la vallée du Saint-Laurent lors de la bataille de Grand Pré. En 1749, il participa à un raid contre Dartmouth et sa tête fut alors mise à prix par le gouverneur du Massachussets. En 1755, quand les troupes françaises du fort Beauséjour se rendirent, Beausoleil attaqua quand même les Anglais. Autant dire qu'au moment du Grand Dérangement, il n'était pas disposé à se laisser prendre, et se cacha en forêt avec sa famille. Avec ses frères, il poursuivit son harcèlement contre les détachements britanniques. En novembre 1758, blessé au pied, sans doute lors d'un nouveau raid, il rejoignit le camp de la Miramichi. Comme tant d'autres, il finit par être fait prisonnier par les Anglais, en 1761 (après quand même 6 ans de résistance...) et sejourna à Halifax, avant de tenter, à la fin de la guerre, de s'installer à St Domingue et de finalement opter pour la Louisiane, où il décèdera en 1765.

 

***

 

       Pendant les années terribles passées au camp de la Miramichi, si la vie quotidienne était une souffrance et la mort faisait des ravages, la vie continua malgré tout, et on célébra des mariages. Ainsi les déclarations de généalogie de Belle Isle en Mer de 1767, nous informent des morts, mais aussi des mariages de la Miramichi :

 

- René Le Blanc , petit-fils des pionniers Daniel LEBLANC par son père et de Jacob BOURGEOIS par sa mère, né en1701 et marié à Anne Thériot, "tous deux morts en 1759 sur les côtes de Miramichi"

 

- Jean VINCENT né en 1707 "mort sur les Côtes de Miramichi " (sa femme Elisabeth Comeau survécut)

 

- Paul LE BLANC (arrière petit fils de mes ancêtres Daniel LE BLANC et Jacob Bourgeois, fils de Joseph Le Blanc dit Le Maigre et Anne Bourg qui s'installeront à Belle Isle en 1765), né en 1732, "marié sur les côtes de Miramichi en 1758" à Anne de la Tour

 

- Claude DUON (frère de mon Cyprien) né en 1736, marié à Miramichi par l’abbé Jean Manach, prêtre responsable de la mission de la communauté micmaque de Miramichi, à Josephe Vincent

 

***

L'espoir, toujours l'espoir, même au milieu des pires épreuves...

 

 

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Notes :

1) cité in Ronnie-Gilles LeBlanc : Les réfugiés acadiens au camp d’Espérance de la Miramichi en 1756-1761 : un épisode méconnu du Grand Dérangement

 

2) La varicelle, dangereuse chez l'adulte, et particulièrement sur un organisme affaibli, tel que celui des réfugiés Acadiens

3) Je cousine avec Beausoleil par sa grand-mère maternelle Madeleine Blanchard, fille de Jean BLANCHARD (mon sosa 5028) et de Radegonde LAMBERT (S 5029). Je cousine aussi bien sûr avec Charles BELLIVEAU ;>

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Sources :

- Ronnie-Gilles LeBlanc : Les réfugiés acadiens au camp d’Espérance de la Miramichi en 1756-1761 : un épisode méconnu du Grand Dérangement (= une source essentielle et très documentée)

- Dictionnaire généalogique des familles acadiennes, établi par Stephen A. White

- Déclarations généalogiques acadiennes de Belle Isle en Mer - AD du Morbihan

 

Tag(s) : #Ancêtres Acadiens, #Challenge AZ 2021
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