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Neige 1 - Tropiques 0

      

       Voltaire, qui méprisait les Acadiens1, ne voyait dans la Nouvelle France que "quelques arpents de neige" sans intérêt.

 

      

       En comparaison avec la France, la neige apparaît en effet comme un élément essentiel du climat canadien, et ainsi la région de Amherst, - l'ancien Beaubassin fondé par mon ancêtre Jacob BOURGEOIS sur l'isthme qui sépare aujourd'hui Nouvelle Ecosse et Nouveau Brunswick -, reçoit à notre époque une moyenne de 2,54 m de neige par an, et sans doute un peu plus au temps de l'Acadie.

 

 

       Il est probable que les premiers colons acadiens durent être surpris par les rigueurs extrêmes de l'hiver dans leur nouvelle patrie, mais en quelques générations, leurs descendants s'étaient tellement bien acclimatés que ce furent les climats chauds qu'ils se mirent à redouter.

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       Dans les mois qui suivirent la guerre de Sept Ans, une fois rebattues les cartes de la répartition des principaux empires coloniaux ( britannique, français et espagnol), les Acadiens recouvrèrent leur liberté et leur droit de circuler, et se virent peu à peu proposer divers établissements. En effet, le gouvernement français était à la fois soucieux de peupler certaines des colonies qu'il avait pu conserver dans la débandade du Traité de Paris, et de ne pas continuer à payer éternellement une pension à ces sujets un peu encombrants.

       Ainsi le duc de Choiseul, ministre de Louis XV, leur proposa d'aller peupler la Guyane, offrant une prime de 50 livres à ceux qui iraient s'installer à Kourou (un esclave africain coûtant 2 000 livres, 50 livres de prime, c'était s'offrir une main d'oeuvre à bon marché).

 

 

       Mais les Acadiens, peu motivés par cette perspective, protestèrent "qu’étant nés dans un climat froid, ils ne sauraient supporter les chaleurs de l’Amérique tropicale"

 

 

 

       Choiseul menaça alors de supprimer leur pension de 6 sols par jour, et quelques centaines d'Acadiens consentirent finalement à partir pour la Guyane. Mais l'affaire avait été particulièrement mal organisée et fut un échec total : les colons (les Acadiens, ainsi que 10 000 Bavarois absurdement recrutés en même temps par la France), parqués dans des baraques, furent victimes de la variole, de fièvres diverses et de malnutrition, et les victimes une fois de plus furent innombrables. Dès que cela fut possible, les Acadiens survivants retournèrent dans les ports français d'où ils étaient partis.

 

 

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       Il y eut également une tentative d'établissement des Acadiens à Saint Domingue (la partie ouest de l'île d'Hispaniolia qui correspond aujourd'hui à Haïti). Il s'agissait notamment de développer le Môle Saint Nicolas, surnommé à l’époque le Gilbratar du Nouveau Monde, lieu stratégique essentiel car contrôlant les navires faisant route vers Cuba, qui appartenait aux espagnols, ou la Jamaïque, colonie britannique.

 

       En 1763, le ministre Choiseul fit savoir aux Acadiens se trouvant dans les colonies britanniques américaines que la Couronne française était disposée à entretenir les volontaires pendant leurs premiers mois à Saint Domingue, jusqu'à ce qu'ils puissent subvenir eux mêmes à leurs besoins. Cela tenta un certain nombre d'entre eux, notamment, on l'a vu, d'ex prisonniers de Halifax, tels Joseph BROUSSARD ou les frères DUON.


 


 

       Les fermiers acadiens étaient censés produire la nourriture nécessaire à la base navale du Môle Saint Nicolas, mais la terre était impropre aux cultures vivrières. De plus au printemps 1764, peu après l'arrivée, des pluies diluviennes, la dysenterie, et les abus de pouvoir d'un employé de la Marine leur rendirent la vie impossible. Le gouverneur d'Estaing, venu voir ses colons acadiens, découvrit "des hommes épars, sans aucun abri, mourant sous des buissons, fournis abondamment de biscuit et de viandes salés qu'ils ne pouvoient manger, ainsi des outils dont ils n'étoient pas en état de se servir ; ils maudissoient une existence que, par découragement, ils ne daignoient pas même conserver2 "...

 

       Là encore il y eut de nombreux morts, et la plupart des Acadiens survivants du Môle Saint-Nicolas partirent en 1765 pour la Louisiane, que Louis XV venait juste de donner à l'Espagne par le traité secret de Fontainebleau.

 

Carte de l'île de Saint Domingue - Guillaume Delisle - gallica.bnf.fr

 

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       Une autre tentative, plus modeste, d'établissement acadien à Saint Domingue eut lieu à Mirebalais, à partir de 1764. Là aussi ce fut un désastre. J'en ai trouvé une trace déchirante en recherchant les descendants de mon ancêtre Daniel LEBLANC.

 

 

 

 

 

       Son petit-fils Bernard né en 1690 à Grand Pré en Acadie avait épousé Marie BOURG en 1714. Deux de leur filles, Madeleine et Anne, avaient épousé deux frères LANDRY, Michel et Charles. Je ne sais pas si Bernard mourut au moment du Grand Dérangement ou un peu plus tard. Toujours est-il qu'en 1764, Marie BOURG, 69 ans, devenue veuve, ses deux filles, ses deux gendres, et ses dix petits-enfants s'installèrent à Mirebalais.

 

      

       Funeste projet! Le 8 octobre 1764, il fallut inhumer Françoise, 20 ans, l'aînée des petits-enfants, puis sa mère, Anne, 42 ans, le 11. Marie, sa soeur de 11 ans, décèda le 13, Charles Mathurin, 20 ans (son jumeau?) le 18. Charles, son père, 42 ans, le 3 novembre. Joseph, 15 ans, le 4.

 

       Le 23 novembre 1764, ce fut le tour de Marie BOURG, 69 ans, sa grand-mère maternelle. Puis Marguerite, 16 ans, une autre de ses soeurs, décèda le 9 décembre. Le 30 décembre mourut Michel LANDRY, 12 ans, son cousin, fils de Michel et de Madeleine LE BLANC, et le 3 janvier, Joseph, 3 ans, le petit frère de Michel. Le bébé Gabriel (1 an), son petit frère, dernier né d'Anne et Charles, décèda le 17 mars 1765.

 

       A ce moment, des deux familles, ne survivaient plus que Madeleine LE BLANC et son mari Michel LANDRY, et leur neveu Jean Baptiste (7 ans). Mais le répit fut de courte durée : Michel décèda également le 27 juillet, puis sa femme Madeleine le 16 septembre 1765, et enfin Jean Baptiste, le dernier survivant le 7 octobre.

 

        En exactement un an, les 5 adultes et les 9 enfants avaient été décimés... Dans mon logiciel de généalogie, le tableau des enfants d'Anne et Charles est triste à souhait:

 

 

 

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Décidément, leurs craintes étaient fondées, et les Acadiens résistaient difficilement aux climats tropicaux.

 

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       A l'inverse, une tentative d'établissement dans des îles désertes aux hivers froids, venteux et enneigés, démarra plutôt bien. De 1764 à 1766, près de 200 Acadiens furent successivement emmenés de Saint Malo aux îles Malouines par Louis Antoine de Bougainville.

 

 

 

       Malgré un climat subpolaire et des vents glacials, les Acadiens, gavés d'outardes et de pois, se portaient plutôt bien et organisèrent une colonie florissante où le bétail prospérait. Ces débuts, enfin, étaient prometteurs.

 

       Mais l'Espagne ne tarda pas à protester contre cette occupation française d'un territoire qu'elle considérait comme faisant partie de son vice royaume du Pérou, et Louis XV préféra vendre ces îles à son alliée plutôt que d'entrer en conflit avec elle. En 1767, des vaisseaux français vinrent rechercher les colons acadiens et malouins. Toutefois, avec l'accord de l'Espagne, quelques Acadiens décidèrent de rester.

 

 

       Peut-être des descendants d'Acadiens vivent-ils toujours sur ces petites îles, qui en 1833 allaient être prises par les Anglais et rebaptisées Falkland, et feraient l'objet en 1982 d'une absurde et violente guerre entre Grande-Bretagne et Argentine, qui devait coûter la vie à un millier de jeunes gens et en blesser 2000 autres. Car même dans les territoires les plus modestes et les plus reculés de la planète, la folie des hommes est capable du pire...

 

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Notes :

1) Il écrit notamment, dans une lettre datée de janvier 1756, à propos du tremblement de terre qui a frappé Lisbonne en juillet 1755 quelques mois à peine avant le Grand Dérangement : " Je voudrais que le tremblement de terre eût englouti cette misérable Acadie plutôt que Lisbonne et Méquines.»   Source de la lettre: The Voltaire Foundation, The complete works of Voltaire, vol. 101, Correspondance XVII, 1968, lettre D6708. cf https://electrodes-h-sinclair-502.com/2011/05/18/voltaire-sur-le-canada-plusieurs-citations/

2) Lettre du gouverneur D'Estaing à Choiseul, 21 septembre 1765, Archives des Colonies, C9A, vol. 124 - cité in : Hodson Christopher. « Des vassaux à désirer » : les Acadiens et l'Atlantique français. In: Outre-mers, tome 96, n°362-363, 1er semestre 2009. L'Atlantique Français. pp. 111-139;

 

 

 

Tag(s) : #Ancêtres Acadiens, #Challenge AZ 2021
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