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Recueil de photographies et textes de divers auteurs- publié par la Maison de la Culture de La Rochelle en 1984

Recueil de photographies et textes de divers auteurs- publié par la Maison de la Culture de La Rochelle en 1984

       Où qu'ils soient et qu'ils y soient arrivés par leur propre décision ou par contrainte, les Acadiens d'autrefois avaient un lien très fort avec l'Océan. Les suivre, c'est naviguer de port en port, voire d'île en île:

 

Auray, La Rochelle, La Heve, Port Royal, Boston, New York, Bristol, Southampton, Falmouth, Liverpool, Saint Malo, Morlaix, Nantes, Paimboeuf, la Nouvelle Orléans...

 

L'île Royale (Cap Breton), l'île Saint Jean (île du Prince Edouard), Belle Isle, Saint Domingue, les Malouines...

 

       Et j'en oublie...

 

       Et même quand il ne s'agissait pas de ports à proprement parler, ils étaient toujours installés près de la mer :

 

Grand Pré, les Mines, Beaubassin...

 

       Et quand ils n'étaient pas directement sur un rivage, ils étaient au bord d'une rivière, tout proches de l'embouchure : rivière au Dauphin, rivière des Vieux Habitants... Ceux qui partirent en Louisiane furent ceux qui s'aventurèrent le plus loin dans les terres, mais en restant au bord du Mississipi ou de quelque bayou : Bayou Tèche, Bayou Lafourche, Bayou Tortue, Bayou Manchac...

 

 

***

       Et ils ne se contentaient pas de vivre en bordure d'Océan, ils se déplaçaient beaucoup dessus aussi!

 

       Mon ancêtre Jacques BOURGEOIS, par exemple, chirurgien, fermier, fondateur de Beaubassin, construisait des bateaux pour commercer avec les Indiens Mi'kmaqs et avec les marchands de Boston. Il sillonnait la Baie Française (aujourd'hui Baie de Fundy), ayant des enfants à Port-Royal et à Beaubassin (à plus de 160 km l'un de l'autre à vol d'oiseau par la mer, plus par la terre), et allait jusqu'à Boston pour ses affaires (à plus de 600 kms)...

 

chemins maritimes parcourus par les bateaux de Jacob BOURGEOIS

 

***

       Dès l'origine, les Acadiens montèrent sur des bateaux pour s'inventer une nouvelle vie : les pionniers, de la France vers l'Acadie, puis leurs descendants, vers la Louisiane, Saint Domingue, la Guyane, les Malouines...

 

       Quand ils ne choisissaient pas de partir, ils furent embarqués de force pour être déportés, envoyés dans les colonies britanniques d'Amérique du Nord, en France, en Angleterre...

 

       Nombre d'entre eux traversèrent l'Atlantique d'ouest en est, puis d'est en ouest, voire du nord au sud... C'est à bon droit qu'on peut les surnommer "les piétons de l'Atlantique".

 

       Un Simon DAIGRE, par exemple, baptisé à Rivière aux Canards en Acadie le 15 août 1735, se vit déporté en Virginie en 1755, puis à Falmouth en 1756 Envoyé à Morlaix en 1763, et à Belle Isle en Mer en 1765, il partit à Paimboeuf en 1778, puis, en 1785, embarqua pour La Nouvelle Orléans afin de refaire sa vie en Louisiane.

 

 

Durée approximative du temps passé en mer à traveres l'Atlantique par Simon DAIGRE :

 

- Rivière-aux-Canards /Williamsburg (Virginie) du 27 oct 1755 au 30 nov 1755 : env 34 jours de mer

 

- Williamsburg (Virginie)- Falmouth (Angleterre) : sur le Fanny, Bovey, du 10 mai au 18 juin 1756 = env 38 jours de mer

 

- Falmouth - Morlaix :sur la Fauvette du 26 mai 1763 au ?? : ?? jours de mer

 

- de Morlaix à Belle Isle : ?? jours de mer (était-il à bord du bateau qui manqua couler sous les murs de la citadelle à l'arrivée ? les trajets relativement courts pouvaient aussi être risqués)

 

- de Belle Isle à Paimboeuf : ?? jours de mer

 

- de Paimboeuf à la Nouvelle Orléans : sur le Beaumont du 11 juin au 19 août 1785 : env 70 jours de mer 1

 

Total : au moins 160 jours de mer!

soit environ 23 semaines, près de 5 mois passés sur l'Océan à se déplacer, sans compter les semaines d'attente emprisonné à bord avant de quitter l'Acadie pour la Virginie, ou à bord d'autres bateaux en attendant le départ.

 

Et combien d'autres comme lui?

 

***

 

       Et n'oublions pas que les traversées de l'Atlantique pouvaient parfois être beaucoup plus longues que prévu, en fonction des alea météorologiques. Ainsi La Bergère, autre navire emportant des Acadiens, parti de Paimboeuf le 14 mai 1785, n'arriva à la Nouvelle Orléans que le 15 août, soit après 93 jours de mer, bien plus que les 70 du Beaumont.

 

       Quant aux conditions de vie pendant les traversées à l'époque... Je ne reviendrai pas sur l'atrocité des bateaux de la Déportation, qui traitèrent leurs prisonniers encore moins bien que du bétail, mais même les traversées ordinaires, de passagers payants, étaient particulièrement rudes, et se faisaient dans une promiscuité et un manque d'hygiène que nous avons peine à imaginer.

 

 

       Le passage des Acadiens en Louisiane, qui se fitaprès de longs préparatifs, fut pour nos anciens réfugiés sans doute un peu plus confortable que les traversées d'exil. Les contrats d'affrètement entre le consul d'Espagne chargé d'organiser le transport des futurs colons et les armateurs des navires s'efforcèrent de veiller au grain. Ainsi, par exemple, pour le Bon Papa2, l'article 8 précise que "L'embarquement ne se fera que le jour que l'on verra que le navire pourra faire voile" , afin d'éviter de subir avant même le départ l'inconfort et les contraintes du navire.

 

       Il est également prévu que les malades et les femmes en couches seront soignés et nourris avec des vivres frais. Pour ce qui est des vivres, les quantités sont réglementées et prévues pour 80 jours (la fin de la traversée a dû être bien pénible sur La Bergère).

 

      Provisions de boisson : vin blanc, vin rouge et eau de vie. Il faut dire que l'eau douce transportée dans des barriques deviendra vite immonde et impropre à la consommation. Pains biscuits, lard salé cru, boeuf salé cru, morue, fromage, fèves, fayots, riz, sont au menu, agrémentés d'huile et de vinaigre. On embarque aussi des volailles vivantes (pour les malades, et sans doute aussi pour le capitaine). Quand les bateaux sont assez grands, on peut embarquer aussi des moutons vivants...

 

      

       Mais malgré les précautions prises au départ, le manque defruits et de légumes frais provoquait le scorbut, le manque d'eau douce et la promiscuité réduisaient l'hygiène en-deçà du minimum, l'odeur devait être épouvantable, l'entrepont où l'on passait l'essentiel de son temps était quasiment dans l'obscurité, le mal de mer devait en terrasser certains, on était entouré des miasmes des malades... Même ces traversées de l'espoir devaient être assez cauchemardesques.

 

***

       Et outre les conditions matérielles à bord, il fallait bien confier sa vie aux caprices des vents et de l'Océan, et si l'on ne mourait pas de maladie contagieuse, on risquait encore de se noyer.

 

       Entre tempêtes et maladies, les Acadiens ont payé un lourd tribut à l'Océan. J'ai déjà évoqué

- les victimes des bateaux du Grand Dérangement de 1755

- les naufrages en décembre 1758 du Violet, du Duke WIlliams et du Rubis partis de l'Ile Saint-Jean vers la France : plus de 850 noyés, dont une majorité d'enfants

- les nombreux décès en mer sur les bateaux de ce convoi qui parvinrent jusqu'à Saint Malo en janvier 1759, ainsi que ceux qui sont morts à terre dans les semaines suivantes

 

       Ces terribles conditions de voyage et l'incertitude d'arriver à bon port n'empêchaient pourtant pas les Acadiens de vouloir inlassablement reprendre la mer pour retourner en Amérique, comme on l'a vu avec les départs pour la Louisiane, les Antilles ou même les Malouines... Et avant de se résigner à d'autres destinations, ils revêrent longtemps de repartir vers leur Acadie chérie, comme le montrent les arguments présentés dans leurs demandes de dispenses de consanguinité pour se marier entre Acadiens.

       Ainsi par exemple, le 14 Janvier 1761, un témoin d'Eustache PARRE, Acadien demeurant à Cherbourg dont la première femme "fut tuée par les Anglois le 2 mars de l’année1759 " sur les bords de la rivière St Jean argumente qu' "il est dans le dessein (du suppliant) de retourner s’établir à l’Acadie après la paix faitte, comme luy sieur déposant et les autres Acadiens se le proposent, une épouse prise dans ce pays ne serait peut-être pas du goût, comme l’expérience le prouve, de suivre son mary, ny en état de supporter la difficulté du trajet de la mer, ou même de s’accoutumer à l’air d’un pays étranger" 3.  Anne Mélanson, la promise, se dit également déterminée à retourner au Canada après la paix.

 

       Ou, le même jour encore, Joseph LAPIERRE indique qu' "ayant dessein de retourner aux  Isles [du Canada = l'île Saint-Jean] après la paix faite, il craindroit qu’une épouse du pays ne voulût pas l’y suivre" 3

       Fin juin 1761, Guillaume LABORDE et Marie Rose DAIGLE, également Acadiens actuellement à Cherbourg, souhaitent se marier malgré un certain degré de consanguinité, arguant qu'ils souhaitent tous deux retourner à l'Ile Saint Jean dès que possible. Ce voeu est très révélateur de l'attachement viscéral des Acadiens à leur terre perdue, car ils ont tous deux été envoyés en France sur le vaisseau Le Rubis, celui-là même qui a fait naufrage aux Açores en décembre 1758, et leurs mères respectives s'y sont noyées4 :

"laditte Anne BOUDROT, sa mère morte dans le naufrage du vaisseau Le Rubis, brisé sur les côtes de Portugal au mois de décembre 1758 avant l'arrivée d'elle suppliante à Cherbourg le dit mois de février l'année suivante"

"et que la ditte Marie LE PRIEUR mère dudit suppliant fut noyée dans le naufrage dudit vaisseau de transport anglois le Rubis"

       Ils ont donc vécu tous les deux l'horreur d'un naufrage et la perte d'un être cher, mais tiennent néanmoins à repartir en Acadie dès le retour de la paix, et sont prêts à retraverser l'Océan quoi qu'il en coûte, ce qui les oblige à se marier entre Acadiens disposés à affronter les difficultés :

"... et qu'enfin elle ne peut épouser une personne de Cherbourg, qui la retiendrait contre l'inclination qu'elle a de retourner aux Isles après la paix faite..."

"... enfin une fille de laditte ville de Cherbourg, avec laquelle il aurait contracté mariage, répugnerait comme il est d'expérience, de repasser avec lui aux Isles après la paix faite..."

 

       Jean DAIGLE, frère de Marie Rose, insiste que, si elle ne pouvait épouser Guillaume LABORDE, seul parti possible venant de l'île Saint Jean, ...

"... la suppliante pourrait souffrir préjudice ne pouvant épouser un parti de Cherbourg, qui la mettrait dans le cas d'être séparée de sa famille et ne pas retourner aux Iles après la paix faite"

 

***

       Aussi pénibles et dangereux qu'aient été les voyages transatlantiques à leur époque, les Acadiens voyaient donc dans l'Océan un chemin à suivre, et non un ennemi... Et alors que j'ai toujours été attristée pour mes ancêtres habitués aux grands espaces de les imaginer prisonniers d'une si petite île bretonne, je songe finalement que la vue quotidienne de l'Océan pouvait malgré tout laisser filer leur imagination au loin et nourrir leurs rêves...

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Notes :

1) Sommaire des arrivées et départs de bateaux transportant des Acadiens en France

2) Acte d'affrètement du navire Le Bon Papa in "De Nantes à a lOuisiane" - Gérard Braud - Ouest Editions 1994

3) in Dispenses diverses  de mariages acadiens à Cherbourg par Michèle Godret

4) France, diocèse de Coutances et d'Avranches, enquêtes de consanguinité, 1597-1818 -

Tag(s) : #Ancêtres Acadiens, #Challenge AZ 2021
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