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P comme... Prien

       J'ai toujours été sensible aux noms de lieux, et l'un de mes chapitres préférés chez Proust est celui qui s'intitule "Noms de pays"... Aussi avais-je gardé dans un coin de la tête une ancienne petite trouvaille généalogique qui m'est soudain revenue l'autre jour sous la douche (car le généablogueur challengiste en novembre mange Challenge, rêve Challenge, se douche Challenge, et, pour les hommes, j'imagine, se rase Challenge...) ... et donc, l'autre jour, disais-je, soudain, l'évidence s'est imposée, bousculant le P, le R, le M et mettant Y et Q par-dessus tête.. : il fallait que je vous parle de Prien!...

 

Prien, c'est Cyprien DUON.

 

       Stooop!...Pas "mon" Cyprien acadien né en 1730 à Port-Royal, fils du lyonnais Jean Baptiste, déporté à l'âge de 24 ans en Virginie puis à Liverpool, et enfin installé sur un afféagement à Belle Isle en Mer au village de Calastrenne (paroisse de Bangor), où il finira tranquillement ses jours en cultivant sa (nouvelle) terre jusqu'au 29 août 1798...

 

     

        Non, cet article ne concerne pas ce Cyprien-là, mais son petit-fils, homonyme, né en Louisiane où il passera toute sa vie, bien loin de la Nouvelle Ecosse et de la France.

 

     

       Souvenez-vous, les deux fils aînés de "mon" Cyprien faisaient partie de la vague d'Acadiens partis de la région nantaise en 1785 pour s'installer le long des bayous de Louisiane. L'aîné, Jean Baptiste, parti vers Baton Rouge, semble n'avoir pas fait souche, mais le second, Joseph dit Gros, parti à 19 ans tenter sa chance en Amérique, se maria 5 ans 1/2 après son arrivée, à Saint Martinville, avec bien sûr... une Acadienne, Marie Scholastique HÉBERT. Et respectant la tradition acadienne, le couple sera prolifique et aura 15 enfants, dont le fameux Cyprien, surnommé "Prien", né le 24 juin 1803 (et baptisé le 19 août 1804) à Saint Martinville, au bord du bayou Tèche1 .

 

       Bien sûr, le prénom de ce fils de Joseph qui avait quitté la France 18 ans plus tôt m'avait tout de suite interpellée : était-ce un hommage au vieux père resté sur sa petite île bretonne, ce grand-père à jamais inconnu de ses petits-enfants louisianais ? Encore une question sans réponse3, mais j'avais bien le droit d'y croire... 

 

***

       Je ne sais pas pourquoi Joseph mariait si vite ses enfants : Prien n'avait que 16 ans, et sa femme Julie GRANGER 15 lors de la noce, le 14 février 1820. Joseph avait marié sa fille Rosine en 1810 à l'âge de 16 ans (et la pauvre était décédée trois mois plus tard), puis sa fille Marie à 14 ans en 1814. Le 22 mai 1820, 3 mois après Prien, son frère Jean Baptiste va se marier à 18 ans, puis le 7 mai 1821, Marguerite à 16 ans, et 3 semaines plus tard, Scholastique à 14 ans. Dosite, leur frère, se mariera à 17 ans en 1825. Onésime n'aura pas le temps de se marier car il meurt d'un coup de fusil accidentel à l'âge de 18 ans 1/2. Placide, lui, attendra l'âge de 21 ans pour convoler! Et enfin Joseph, le petit frère, n'aura lui aussi que 17 ans lors de son mariage en 1835!

 

       Il faudrait que je fasse une petite recherche sur d'autres familles cadiennes de l'époque pour voir si c'était une particularité familiale ou un usage commun nouveau (en Acadie, les filles pouvaient se marier vraiment très jeunes, mais pas les garçons).

 

       Prien et Julie se retrouvérent parents 8 mois après leur mariage, alors qu'ils étaient tout juste âgés de 17 et 16 ans. Ils partirent quelque temps plus tard à Lafayette, pas très loin de Saint Martinville, où naquirent leurs enfants.

 

       Puis, vers 1820, ils entreprirent un voyage en char à boeufs de 148 kms, qui dura plusieurs semaines, pour déménager vers l'ouest, et s'installer à Calcasieu3 sur une terre que possédaient les parents de Julie. Ils suivirent la rivière Calcasieu jusqu'au "Charlie's Lake", et continuèrent encore un peu vers le sud, où se trouvait un autre lac - rempli d'alligators! - appelé "Little Lake". Cyprien construisit son chalet près de ce lac, sur un terrain entouré de pins et de prairies où plus tard il put faire paître son bétail. La maison se trouvait précisément à l'endroit où se trouve maintenant le clubhouse du Lake Charles Country Club.

 

      

       Peu à peu, Cyprien accumula pas mal de terres, et notamment presque tout l'est du lac, qui finalement en vint à s'appeler "Cyprien's Lake", puis "Prien Lake" en utilisant son surnom. Il y a même une petite ville qui s'appelle Prien tout près, et il semblerait qu'un certain nombre de DUHON et de GRANGER vivent aujourd'hui encore dans les alentours du lac Prien, sur des terres héritées de Prien DUHON.

 

***

     

      Le premier instituteur de Calcasieu, Thomas Rigmaiden, arriva dans la région entre 1820 et 1826. Il tint son journal pendant 29 ans, et en mai 1837, écrivit : "Allé avec Pierre et Mr. Ryan jusque chez Prien, comprenant bien qu'ils allaient évaluer les effets de François." Et plus tard : "Allé chez Prien pour la vente des marchandises de François".

       En 1839, Rigmaiden écrivit encore : "Azalie, la fille de Prien, s'est mariée avec le fils de Joe FOLK. Joe LEDOUX est allé au mariage".

        Finalement, Prien DUON mourut à l'âge de 74 ans, le 25 mars 1878, toujours à Calcasieu. Le journal local, le Lake Charles Echo annonça sa mort dans la rublique nécrologique avec ce commentaire :

 

Décès :

DUHON - A son domicile, dans cette paroisse, lundi 25, Cyprien DUHON, âgé de 78 ans. Le décédé était l'un des plus anciens résidents de Clacasieu et était connu pour son intégrité, sa politesse et son hospitalité. Paix à ses cendres.4

 

Find a grave - Sallier Cemetery - Calcasieu parish - Lake Charles

 

***

       Voilà. Quand je l'avais découvert, je l'avais trouvé plutôt sympathique, ce Prien, dont le nom était comme un hommage à mon Cyprien bellilois, et qui avait donné son nom à un petit lac des Etats-Unis. Il me plaisait bien... Allez savoir pourquoi quand on fait de la généalogie, on a nos préférences pour tel ou tel ancêtre ou collatéral, alors même qu'en vrai on ne sait pas grand-chose de lui, et notamment pas si on l'aurait apprécié ou détesté en vrai... Bref, c'est cette histoire de lac Prien qui m'était revenue en tête l'autre jour sous ma douche et qui m'avait fait tournebouler les lettres de mon challenge...

 

       Et donc comme au stade actuel, le P pour moi signifie surtout "Pas Prête", je n'avais rien préparé jusqu'à avant_hier, où je me suis décidée à faire un petit tour sur Family Search pour glaner quelques infos nouvelles, et surtout trouver quelques sources directes. Car je l'avoue, cette fois, une bonne partie des données de cet article proviennent de divers sites de généalogie acadienne (ils abondent, souvent bien renseignés et sourcés, mais à partir de documents pas toujours accessibles en ligne). Et c'est là que... patatras! Moi qui avais prévu un petit article cool et relax après tous les drames des derniers jours, j'ai dû déchanter...

 

***

 

       Quand j'avais fait des recherches sur mes Acadiens arrivés en Louisiane, il y a deux ou trois ans, j'avais bien cru comprendre de temps en temps qu'ils pouvaient avoir un ou deux esclaves, et ça m'avait perturbée, mais j'avais pensé que c'étaient juste des domestiques ou aides de fermes, comme il y en avait en France, mais avec le statut particulier du Sud esclavagiste de l'époque. Disons que j'avais jeté un voile pudique sur l'affaire. Et puis voilà qu'avant-hier, en tentant de trouver quelques sources directes qui pourraient s'avérer intéressantes pour mon article, patatras!!...

 

       Voilà que je retrouve mon Prien cité dans une "annexe des esclaves" du Recensement Fédéral des Etats Unis en 1850 :

 

 

Et je tombe sur une triste liste de 12 esclaves - anonymes, en plus! - appartenant à Cyprien DUHON... :
 
- Femmes : 40 ans mûlatre; 35 ans, noire; 20 ans, mulâtre, 15 ans, mulâtre, 11 ans, mulâtre, 9 ans, mulâtre
 
- Hommes : 20 ans, mulâtre, 18 ans, mulâtre, 10 ans, noir, 8 ans, noir, 6 ans, mulâtre, 2 ans, mulâtre
 
 

***

 

      Ensuite, en 1870, nouveau recensement et je trouve bien mon Prien DUHON, 68 ans, Male, "farmer", fermier, donc, sa femme Julie, 66 ans, "keeping house" autrement dit "ménagère" comme on disait dans les actes en France à l'époque, et leur fille Zélie, 47 ans, "keeping house" comme sa mère. Tous "White", blancs, comme c'est logique pour des cadiens de deuxième génération. Toujours chez Cyprien, je reconnais la famille de l'un des petits-fils, Villeor, 26 ans, white, farmer, lui aussi, avec sa femme et deux enfants, et Seven, 45 ans, "farm laborer", "Black"... un journalier comme chez nous, quoi... Plus quelques autres personnes qu'il va falloir resituer dans l'arbre généalogique de la famille.

 

       Mais quelques lignes plus loin, je vois la propriété suivante et ses habitants, et là je tombe - encore! - de ma chaise :

 

 

      Un "Joseph DUHON" de 60 ans (donc né vers 1810), fermier, avec sa femme et ce qui semble être ses enfants, de 14 à 35 ans, avec certains prénoms bien habituels dans ma généalogie acadienne (Joseph, Honoré..), sauf qu'ils sont tous..."Mulattos", Mulâtres... ( et il y en a encore un peu plus bas, tous nommés DUHON et également mulâtres). Le récapitulatif de bas de page compte bien les deux propriétés comme étant à deux "familles", celle du Cyprien DUHON blanc, et celle du Joseph DUHON mulâtre. Mais d'où sort-il donc?

 

       Depuis le recensement de 1850, la Guerre de Sécession (avril 1861/ avril 1865) est passée par là, et l'esclavage a été aboli. Est-il possible que ces mulâtres soient les anciens esclaves de Cyprien? En tout cas, ce ne sont pas ceux de 1850, les âges ne correspondent pas.

 

       Et ces noms? Il me semble que les esclaves se voyaient attribuer souvent le nom de leur maître ? Je suppose que c'est ce dont il s'agit ici ? Encore des recherches à faire pour vérifier cette hypothèse. Et dans ce cas, quand, comment, par qui et à qui ce nom de DUHON a-t-il été attribué au départ ? Et pourquoi étaient-ils mulâtres et non noirs? Depuis quand étaient-ils en Louisiane?... Bref, tomber sur ces recensements, avant-hier, au lieu de m'aider à écrire mon article, m'a plutôt plongée dans la perplexité...

 

       Sans parler du malaise... Car depuis que je lis et fais des recherches sur eux, les Acadiens m'apparaissaient plutôt comme des victimes de l'Histoire. Et tout à coup me voici face à une image inversée, où ce sont eux (du moins certains d'entre eux) qui se retrouvent en position d'oppresseurs. Et c'est très perturbant...

 

       Et je ne sais donc plus trop quoi penser de mon Prien... Et alors que j'avais prévu que cet article P serait un article cool et détendu, ben..., c'est pas vraiment ça...

 

Bon, demain, pour le Q, ce sera tranquille, promis! :D

 

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Notes :

1) "Tèche", en langue chitimachas, signifie "serpent", et évoque les méandres du bayou.

2) Le parrain s'appellait Charles ( MERCIER), donc ce n'est pas de ce côté-là qu'il faut chercher l'inspiration

3) Le nom Calcasieu vient de la langue des Amérindiens Atakapas : c'est la contraction de katkosh, pour aigle, et de yok pour crier. Les Français, au début, l'écrivaient Quelqueshue

4) "The deceased was one of the oldest residents of Calcasieu and was noted for his integrity, politeness and hospitality. Peace to his ashes."

 


 

Tag(s) : #Ancêtres Acadiens, #Challenge AZ 2021
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