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Quésaco : adverbe interrogatif, locution provençale signifiant "Qu'est-ce-que-c'est?"

Quésaco : adverbe interrogatif, locution provençale signifiant "Qu'est-ce-que-c'est?"

          Les voyages de découverte et les rencontres qu'ils provoquaient avec des peuples inconnus ont toujours posé la question de la communication. Prévoyant, Christophe Colomb, en partant à la recherche de ce qu'il croyait être les Indes et qui s'avéra être le continent américain, avait emmené avec lui un juif récemment converti, Luis de Torres, pour ses compétences en hébreu, araméen, arabe, espagnol et portugais. Il devait servir de truchement1 avec les "indiens" qu'on allait rencontrer. On se doute bien que le pauvre ne fut pas à la hauteur des attentes de son chef, et qu'il fallut improviser...

 

 

 

 

 

       Le même souci de communication entre des personnes parlant des langues différentes se posa bien sûr en Amérique du Nord. Comme les pêcheurs basques courant XVI° siècle , les Français durent improviser avec les Amérindiens des pidgins2 pour leurs échanges dans le commerce de traite des fourrures. Pour plus de facilités, en 1609, en Acadie, le sieur DUGUA de MONS embaucha un interprète réputé, Mathieu DA COSTA, d'ascendance africaine, qui semble avoir parlé français, néerlandais, portugais, et un pidgin basque. Mais on ne nous dit pas s'il maîtrisait réellement les langues algonquiennes...

 

***

 

       Les colons français arrivant en Acadie se virent donc confrontés à l'expérience de différentes langues. Bien sûr, celles des autochtones, les Mi'kmaqs. La langue mi'kmaq était une langue algonquienne, que les missionnaires eurent à coeur d'apprendre afin de mener à bien leur travail d'évangélisation. Il semble que ç'est une langue assez compliquée à apprendre pour un Européen de l'époque, devant se limiter à apprendre "sur le tas", et que par ailleurs les dits missionnaires n'encourageaient guère les Amérindiens à apprendre le français, afin de mieux les contrôler. Mais les enfants acadiens et les enfants mi'kmaqs, comme tous les enfants du monde quand ils ne parlent pas la même langue et jouent ensemble, se comprenaient certainement très bien, et apprennaient sans doute quelques mots et expressions au contact les uns des autres. Il y avait aussi les couples mixtes, où les parents parlaient des langues différentes. Et puis, comme partout, il y avait des individus curieux, avides d'apprendre et de communiquer. C'est ainsi que Beausoleil , par ex, est réputé pour avoir su parler mi'kmaq. Et il n'était certainement pas le seul.

 

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       Il y eut également quelques couples franco-britanniques, où là aussi la vie de famille naviguait entre deux idiomes... Car évidemment, la langue anglaise était présente en Acadie, les Britanniques se manifestant de plus en plus au cours du XVII° siècle, puis systématiquement à partir de 1713 et la prise définitive de la Nouvelle Ecosse. L'anglais était la langue de ces soldats ennemis qui trop souvent montaient des raids contre Port-Royal ou les autres colonies et obligeait les Acadiens à fuir en poussant leur bétail dans la forêt, et qui de temps à autre prenaient le pouvoir localement, avant de le reperdre au gré des traités de paix toujours très provisoires signés dans la lointaine Europe. Preuve que mes ancêtres entendaient parler l'anglais, ce surnom péjoratif de "goddams"3 qu'ils donnaient à leurs assaillants...

 

       Pendant les périodes plus paisibles, l'anglais était également bien utile à un Jacob BOURGEOIS ou à quelque autre hardi commerçant acadien pour aller marchander à Boston les articles manufacturés dont la colonie avait besoin. Quelques Acadiens l'avaient donc appris, plus ou moins bien, pour pouvoir faire des affaires avec les colonies britanniques voisines.

 

       Ce fut aussi, quand les Anglais prirent le pouvoir officiel en Acadie, la langue de l'administration et de la loi, et ce fut enfin celle de l'abus d'autorité, de la mise en place du Grand Dérangement, lorsque Winslow dut demander à un interprète acadien de traduire l'ordre de déportation le 5 septembre 1755 aux hommes enfermés dans l'église de Grand-Pré.

 

Lecture de l'ordonnance d'expulsion des Acadiens dans l'église paroissiale à Grand-Pré, 1755 Tableau de Charles William Jefferys (1923)-

 

 

       Dès lors les Acadiens, devenus réfugiés, allaient entendre quotidiennement parler anglais autour d'eux, tout d'abord par les équipages des vaisseaux chargés de les transporter, puis par les habitants des colonies où ils furent déportés, tout au long des côtes américaines. Quand à ceux qui furent déportés en Angleterre, n'en parlons pas...

 

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       Parmi ces derniers, ceux de Falmouth et de Liverpool qui arrivèrent à Morlaix en 1763 se virent entourés de gens parlant une langue nouvelle et très différente encore de tout ce qu'ils avaient pu entendre : le breton, une langue celtique, cette fois... Peut-être ceux de Falmouth avaient-ils-eu l'occasion d'entendre à Penryn les quasi derniers locuteurs du cornique4 langue également celtique, celle de la pointe de la Cornouaille britannique; et peut-être avaient-ils donc l'oreille un peu faite aux sonorités celtiques? Ceux qui partirent s'installer à Belle Isle en Mer deux ans plus tard allaient découvrir une nouvelle variante du breton : après le breton trégorrois, le breton vannetais...

 

       Les réfugiés de Southampton et de Bristol, eux, arrivant à Saint-Malo, en Haute-Bretagne se retrouvèrent au milieu d'une population parlant le gallo, une variante de la langue française qu'ils ne connaissaient pas encore.

 

***

 

       Car il ne faut pas oublier que le français lui-même était loin d'être unique, et d'ailleurs, à Port Royal, Grand-Pré ou Beaubassin, ce devait être une joyeuse cacophonie de langues et d'accents, une savoureuse salade mélangée de mots de diverses origines. Sans même parler de Lyonnais, de Basque et de Breton, ces nouveaux Acadiens qui avaient forcément apporté avec eux des accents et des mots de leurs ancêtres si variés, et s'étaient vus désigner par leur région d'origine et non par leur patronyme dans certains des recensements, chacun des Acadiens était porteur des sons de son village de France, de sa région...

 

       Geneviève Massignon, linguiste et ethnologue française, écrivit sa thèse à la fin des années 50 sur "Les Parlers français d'Acadie", qu'elle put rapprocher du parler poitevin-saintongeais qu'elle avait également étudié. Mais les Acadiens venaient également d'autres régions de France, et chacun apportait la couleur vocale de sa terre d'origine.

 

       Et enfin, n'oublions pas les Acadiens passés ensuite en Louisiane, où ils allaient rencontrer les autorités espagnoles, et de nouveau bien sûr des anglophones, mais aussi des Amérindiens d'autres origines et donc d'autres langues...

 

Toutes ces langues, tous ces mots, ces accents...

formaient la bande-son de la vie acadienne...

 

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Notes:

1) Le premier sens du mot "truchement" est interprète, traducteur

2) un pidgin est une langue véhiculaire approximative et simplifiée qui permet par exemple le commerce entre groupes de langues différentes

3) basé sur le juron "God damn me" (Dieu me damne) abrégé en "Goddam"

4) Selon la tradition, Dolly Pentreath, marchande de poissons décédée en 1777 fut la dernière locutrice de cornique monolingue. Ses dernières paroles auraient été : « Me ne vidn cewsel Sawznek ! » (« Je ne parlerai pas l'anglais ! »). Mais le cornique resta ponctuellement parlé jusqu'au 19° siècle notamment par les pêcheurs, et bénéficie d'un renouveau au 21° siècle. (source : Wikipedia)

Tag(s) : #Ancêtres Acadiens, #Challenge AZ 2021
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