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La Machine de Mme Du COUDRAY

La Machine de Mme Du COUDRAY

   Marie Louise HERBAULT 2ème partie

(la première partie est ici)

 

Sage femme avant la Révolution - 1) la formation

 

       J'ai essayé de trouver quand Marie Louise a commencé sa carrière de sage-femme en étudiant les registres, mais je n'ai repéré aucun ondoiement au Baizil de 1770 à 1784, ce qui d'ailleurs me laisse perplexe. Il semble miraculeux que tous les accouchements dans le village se soient déroulés sans problème pendant une quinzaine d'années et plus1...

 

       On peut donc supposer que les femmes du Baizil pratiquaient à cette époque l'entraide pour se soutenir lors des accouchements, et que personne n'était habilité à pratiquer l'ondoiement en cas de problème. Car, pour qu'une matrone soit autorisée à ondoyer, il lui fallait l'aval du curé, qui ne s'intéressait bien sûr qu'à ses vertus morales et chrétiennes, sans se soucier de ses compétences en maïeutique. Ainsi, soit l'enfant survivait et était baptisé normalement, soit il décédait et était enterré à la sauvette en terre non consacrée sans "mériter" d'acte officiel dans le registre... Devant cette totale absence d'ondoiements sur une si longue période, j'en viens à me demander si tout simplement le prieur FOUQUET n'était pas hostile à l'ondoiement des enfants par une laïque. Par ailleurs, jusqu'en 1784, il ne notait pas les décès de nouveaux nés, même baptisés. Pas sûre qu'il était fort sympathique, ce FOUQUET...

 

       Mais en 1785, Marie HERBAULT, qui a environ 50 ans a vraisemblablement reçu une formation de sage-femme, et même le prieur FOUQUET ne peut plus l'ignorer.

 

       C'est que le pouvoir politique, dans la deuxième moitié du XVIII° siècle, s'inquiète des conséquences démographiques de l'épouvantable mortalité des mères et des nouveaux-nés dûe à des accouchements menés dans des conditions le plus souvent déplorables, dans l'ignorance et la superstition2. Il va donc se soucier de former les matrones de campagne en véritables sages-femmes, aidé en cela par l'une des rares Maîtresses sages-femmes formées à l'Hôtel-Dieu de Paris et douée d'un véritable talent pédagogique : Angélique Marguerite Le Boursier DU COUDRAY.

 

       Cette Auvergnate au caractère bien trempé et à l'esprit d'initiative va sillonner la France de 1759 à 1783 afin de donner des cours aux volontaires. Elle crée ce qu'elle appelle une "machine" destinée à montrer concrètement aux élèves l'anatomie de la femme enceinte et à leur permettre d'expérimenter les diverses manipulations nécessaires selon les situations qui peuvent se présenter. Sa "machine" est une sorte de mannequin de tissus et chiffons monté sur un véritable bassin de jeune femme. Elle représente clairement les différents détails de l'anatomie féminine, et est accompagnée de petites représentations de foetus et de nouveaux-nés. Des jeux de lanières et de ficelles permettent de simuler les phases de l'accouchement. Mme DU COUDRAY est en effet soucieuse d'adapter son enseignement à des femmes de la campagne peu instruites et "des esprits peu accoutumés à ne rien saisir que par les sens". Elle publie également un ouvrage, un "Abrégé de l'Art des Accouchements" , documenté et illustré.

 

 

       En 1772, l'Intendant de Champagne, M ROUILLé d'ORFEUIL, demanda à Mme Du COUDRAY de se rendre à Châlons pour y prodiguer son enseignement. Il demanda aux officiers municipaux de province de payer la pension des femmes volontaires pour suivre la formation pendant la durée du cours à Châlons. L'instruction des élèves sage-femmes commença le 1er décembre 1772, et dura deux mois. Les cours avaient lieu tous les jours, de 8h à midi, et de 14h au soir. Le 26 février 1773 commença le cours pour les chirurgiens, qui dura une quinzaine de jours, avec une quarantaine de participants, qui devaient par la suite continuer à former les femmes de la région. On considère que jusqu'à la Révolution, 10 à 12 000 sages-femmes furent formées en France grâce à l'enseignement de Mme du COUDRAY.

Illustration de L'Abrégé de l'Art des Accouchements de Mme Du COUDRAY

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       J'ignore à quelle époque Marie Louise a pu être formée, et si elle faisait partie des élèves de Mme DU COUDRAY en 1772/73. Elle avait alors 37 ans, et c'était donc tout à fait possible. Mais dans ce cas, pourquoi ne semble-t-elle pas avoir exercé au Baizil dès cette époque ? Et qu'est-ce qui l'aura décidée quelques années plus tard à se former? A moins que simplement je ne puisse pas trouver sa trace uniquement à cause de la volonté du prieur FOUQUET? ... Car je suis dépendante des registres paroissiaux pour la suivre. Et donc je ne suis certaine que Marie Louise profite de ses lumières d'accoucheuse pour aider les parturientes de la paroisse qu'à partir de 1785. A cette date, sur les 46 paroisses de la subdélégation d'Epernay (généralité de Châlons en Champagne), Le Baizil, grâce à elle, est l'une des 18 disposant d'une sage-femme3.

 

Illustration de L'Abrégé de l'Art des Accouchements de Mme Du COUDRAY

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Sage femme avant la Révolution - 2) les ondoiements

 

       Bien évidemment, la principale activité de Marie Louise comme sage-femme consiste à aider les femmes du village à accoucher, et à s'occuper d'elles et des nouveaux-nés pendant les jours qui suivent la naissance. Mais elle n'apparaît dans les registres paroissiaux que dans les moments de crise : ondoiement ou décès d'un nouveau-né, présentation d'un enfant né de père inconnu...

 

       Le premier ondoiement qu'elle effectue a lieu le 1er mai 1785, auprès d'un enfant sans doute prématuré ("ils nous ont déclaré que ledit enfant pourait avoir environ trois mois de néant "). Le petit décède, mais cet ondoiement lui permet d'être enterré par le prieur FOUQUET dans le cimetière de la paroisse et lui évite d'errer dans les limbes. Cette fois, un acte d'inhumation est rédigé. Quelque chose a donc changé : est-ce dû à la certification de Marie Louise comme sage-femme, qui donne enfin de la valeur aux ondoiements qu'elle effectue aux yeux du prieur FOUQUET ?

 

       Quelques mois plus tard, un nouveau prieur, Rémy OBLIN, prend possession de la paroisse. Il est très rigoureux, et quand Marie HERBAULT ondoie un nouveau-né le 18 août 1786, avant de suppléer aux cérémonies du baptême, il prend soin d'interroger la sage-femme, et s'avère satisfait de ses explications : "lequel ondoyëment nous avons jugé valide par l'examen que nous avons fait de la manière dont il a été administré par ladite Marie Louise GERBOT qui nous a déclaré ne savoir signer de ce interpellé".

 

       Dès lors, l'activité de sage-femme de Marie Louise transparaît à intervalles plus ou moins réguliers dans les registres du Baizil :

 

       - le 9 décembre 1786 : acte d'inhumation d'une fillette née la veille, décédée "agée d'un quart d'heure ondoyée à la maison à cause du péril de mort par Marie Louise GERBOT (sic) en présence de Jean PAUPERT et de Marie Anne PERNET, lequel ondoiement nous avons jugé valide par le rapport des susdittes personnes"

 

      - le début octobre 1787 est très agité pour Marie Louise, car le 6 naissent des jumeaux, dont l'un doit être "ondoyé a la maison par Marie HARBEAUT femme de Jean Baptiste BILLION, sage femme dudit lieu, En présence de Marie DESCHOQUEST et Marie Jeanne DESBROSSE", avant que Dom MANESSE, religieux de l'abbaye de la Charmoye qui remplace le prieur OBLIN absent quelques semaines, ne puisse suppléer aux cérémonies du baptême à l'église le jour même. Le deuxième jumeau, lui, est seulement baptisé, il devait être plus costaud4.

 

       Le même jour naît de façon plus apaisée une petite fille; Marie Louise a dû avoir fort à faire pour gérer ces trois naissances quasi simultanées... Mais elle a eu peu de temps pour se remettre de ses fatigues et de ses émotions, puisque tout juste 3 jours après, le 9, c'est sa propre fille, Marie Louise ROCHER, qui accouche du petit Pierre Denis évoqué plus haut, et qui a son tour est "ondoyé à la maison par Marie HERBAUT femme de Jean Baptiste BILLION, sage-femme dudit lieu, en présence de Catherine COEURET et de Catherine JACOBY (les)quelles nous ont déclaré que ledit enfant ne faisait que quelques marques de vie" avant de pouvoir recevoir le supplément des cérémonies du baptême à l'église des mains de Dom MANESSE (qui n'est pas venu pour rien remplacer le prieur OBLIN!!)

 

*****

 

       Mais n'oublions pas que la Révolution Française gronde à partir de l'été 1789 et va avoir des répercussions dans tout le pays, et donc également dans le petit village du Baizil. Depuis 1785, le prieur curé OBLIN présidait aux baptêmes, mariages et inhumations des paroissiens du Baizil, et, sauf lors de son absence de l'automne 1787, c'était lui qui suppléait aux cérémonies du baptême des nouveaux-nés ondoyés par Marie. Mais au tout début de 1791, les prêtres sont sommés de prêter serment à la Constitution Civile du Clergé5. Le prieur OBLIN, réfractaire, s'y refuse, et le 12 mars, il célèbre son dernier baptême, avant de s'enfuir précipitamment quelques jours plus tard.

 

Prêtre aristocrate fuyant le serment civique - Caricature de 1791 - gallica - bnf

 

       - Le 9 mars 1791, à peine quelques jours avant sa fuite, le prieur OBLIN doit enterrer une petite fille "morte aussitot sa naissance et ondoiée à la maison par maître BARBARAN chirurgien de Saint Martin d'Ablois qui nous a certifié le fait véritable en présence de Marie Louise HARBOT et du père susdit".

 

       - Les malheureux parents de la petite mort-née n'ont clairement pas de chance, puisque 11 mois plus tard, le 6 février 1792, ils perdent dans les mêmes circonstances un petit garçon "décédé le jour de sa naissance après avoir été ondoyé à la maison par Marie Louise GERBAUD sage femme de cette paroisse". Cette fois, c'est donc le curé CAQUET, assermenté, qui tient les registres paroissiaux et préside à l'inhumation.

 

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Sage-femme à partir de la Révolution : les déclarations

 

       Avec la Révolution et la création de l'état-civil, en 1793, la façon de suivre les traces de la carrière de Marie Louise évolue : plus de déclarations d'ondoiement; par contre, les femmes étant maintenant autorisées à déclarer les naissances au même titre que les hommes, je la retrouve dans les registres au titre de déclarante, presque systématiquement quand l'enfant naît hors mariage ou de père inconnu (le 6 avril 1793, le 21 avril 1797 ou le 6 avril 1798), ou en cas d'enfant mort-né (le 16 septembre 1793, le 7 septembre 1795, le 21 mars 1797 , le 26 mai 1798) , mais aussi quelques autres fois, quand le père souhaite l'associer à l'événement. Je pense particulièrement à Nicolas CHATELAIN, dont Marie Louise a dû ondoyer deux fois, en 1791 et 1792, des nouveaux-nés morts quasiment à la naissance afin de leur permettre d'être inhumés en terre consacrée, et qui peut enfin déclarer un enfant vivant le 17 juillet 1793 et un autre en juin 1795.

 

       Il est probable que Marie Louise a en plus continué à ondoyer les nouveaux-nés en danger sous la Révolution, comme le 16 septembre 1793, quand une femme accouche à "3 h du matin d'un enfant mâle dont la vie s'est trouvé dans un péril éminent"; mais il faudrait avoir accès aux registres de baptêmes pour le vérifier.

 

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       Je suis donc mon ancêtre Marie Louise HERBAULT dans sa carrière de sage-femme à travers les registres de 1785 jusqu'au 26 mai 1798. Et puis à partir de 1801, une nouvelle sage-femme a pris le relais, il s'agit de Marie Jeanne DEGUAY, épouse de Louis CHINCHON, officier de santé. Il est probable que Marie Louise est décédée. Je continue à chercher son acte de décès entre fin mai 1798 (sa dernière intervention traçable) et septembre 1807 (date de décès de son mari, "veuf"). Elle n'est pas décédée au Baizil. Il va falloir chercher dans les villages environnants.

 

       Par ailleurs, il est fort possible qu'existe un document nominatif qui m'en dirait plus sur sa formation et la qualité de son travail, et j'en connais même la cote. En effet, en 1786, la Société Royale de Médecine lança une grande enquête à travers le Royaume sur le personnel médical. Après quelques tergiversations, il fut décidé qu'elle incluerait les sages-femmes. Le questionnaire envoyé dans les diverses paroisses portait sur leur domicile, leur nom et âge, les écoles qui les avaient formées, et des observations sur la manière dont elles exerçaient. Je sais que la remontée de l'enquête concernant la généralité de Châlons en Champagne se trouve dans le carton 85 des archives de la Bibliothèque de l'Académie Nationale de Médecine6. J'envisageais déjà d'organiser une visite lors d'un prochain séjour à Paris, hélas, l'accès est limité aux membres de l'Académie et aux chercheurs dûment accrédités... (Je pleure... Les généalogistes me comprendront)

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Notes :

1) je n'ai fait que quelques sondages dans les années précédentes, mais toujours rien)...

2) mortalité maternelle de 11 à 12 pour 1 000 et mortalité infantile- avant un an - d'environ 250 pour 1 000 naissances, et enfants mort-nés tout aussi nombreux du coudray

3) Les sages-femmes du Pays rémois au XVII° et au XVIII° Siècle - Notes publiées à l'occasion du Centenaire de la Maternité de l'Hôpital Civil de Reims - 6 avril 1809

4) je ne sais pas s'ils ont finalement vécu plus longtemps

 5) " Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse (ou du diocèse) qui m'est confiée, d'être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi. »

6) L'enquête de 1786 sur les sage-femmes du Royaume par Jacques GELIS

 

 

Tag(s) : #52 ancêtres en 52 semaines 2022, #52Ancestors, #Ancêtres Marnais, #Branche maternelle
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