Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Bergers de père en fils

      J'ai déjà évoqué mon ancêtre Joseph Antoine "Christophe" SAUPIQUE, descendant d'une famille de bouchers de Châlons sur Marne, mais qui, né de père inconnu, et abandonné à la naissance par sa mère trop pauvre à l'Hôtel-Dieu de Châlons, ne connut jamais sa famille d'origine, et devint berger, puis père et grand-père de bergers. Il est vrai que les moutons étaient nombreux dans la Marne, dont les sols crayeux donnent de bonnes pâtures, et le croisement de la race locale avec des mérinos avait créé des bêtes de qualité tant pour la viande que pour la laine.

 

 

       Le Généathème de ce mois de février 2022 est l'occasion de revenir sur les descendants de Christophe, car ce dévouement familial à l'espèce ovine a été souligné à diverses reprises par des récompenses officielles. C'est ainsi que l'on peut lire dans le quotidien L'indépendant Rémois du 28 septembre 1897 :

 

 

Arrondissement de Châlons : Comice agricole : Les fêtes du Comice agricole de l'arrondissement viennent de prendre fin. L'exposition agricole, sur la place de la République, était convenablement agencée... A trois heures, sous la halle au Marché Couvert, a eu lieu la distribution des récompenses. Après l'exécution de la Marseillaise et de l' Hymne russe par la Musique municipale, M. Alfred LEQUEUX a pris la parole. Après un prologue sur les fêtes annuelles du Comice , il a fait l'éloge du gouvernement protecteur de l'agriculture, analysé l'exposition agricole de Châlons, félicité les serviteurs ruraux récompensés [...] :

 

- 2° série : Bons et loyaux services rendus à l'agriculture par les serviteurs ruraux : Bergers :

...

M Xavier SAUPIQUE, chez M Paul AUBERT, à Cheppes, une médaille d'argent, grand module, offerte par le Comice, et une somme de 10 fr. 30 ans de service

...

M Eugène SAUPIQUE, berger communal à S Germain la Ville, une médaille de bronze offerte par le Comice, et une somme de 10 francs, 10 ans de service"...

WikimediaCommons - Le marché couvert de Châlons où a eu lieu la remise des médailles

 

       En fait, Xavier et Eugène sont deux frères, et... deux fils de Christophe! Il faut dire que les 4 fils de Christophe sont tous devenus bergers; ses 4 petits fils1 l'ont été également, deux toute leur vie, les deux autres jusqu'aux débuts de leur vie d'adultes.

 

       Mais Christophe n'aura pas la satisfaction de savoir ses deux fils récompensés, car il est décédé 4 ans plus tôt à Vitry-la-Ville, à l'âge de 79 ans, toujours qualifié de "berger", donc apparemment toujours à l'ouvrage. Son fils aîné, Pierre Edouard2, était décédé lui en 1890, à l'âge de 52 ans, à La Chaussée-sur-Marne, où il travaillait comme... berger, bien sûr.

 

       En 1897, donc, lors de cette remise de médailles au Comice Agricole, François "Xavier" a 51 ans; il a commencé à travailler comme berger entre ses 14 et ses 17 ans. "Eugène" Anatole a 43 ans; lui est berger depuis l'âge de 11 ans et il a vraisemblablement appris le métier avec son père. Cela tombe bien, car "il faut, autant que possible, choisir pour aide ou apprenti berger un fils de berger. Il est certain que l'enfant qui aura dès sa jeunesse suivi un troupeau, s'il a un tant soit peu de naturel, aimera les animaux et apprendra à les bien soigner, à les conduire doucement, à s'en faire obéir rien qu'à la voix"3.

 

    

     On trouve dans Gallica un manuel intitulé "Les Ouvriers de la ferme : le berger, conduite du troupeau et dressage des chiens", par Ernest Menault. La 4° édition qui est en ligne date de 1898, et est donc contemporaine de ces récompenses attribuées aux fils de Christophe.

 

       On y découvre que le métier de berger n'a rien de la simple balade champêtre que l'on peut imaginer, et exige des compétences particulières. Le berger doit avoir des notions d'hygiène et de médecine vétérinaire afin d'éviter les nombreuses maladies qui menacent les moutons et de pouvoir donner les premiers soins; il doit savoir choisir les bons pâturages, sans laisser s'égarer aucune bête, et sans laisser son troupeau faire des dégâts dans les champs voisins. Selon la météo, il doit éviter protéger les bêtes de l'excès de soleil ou de l'humidité. Il doit savoir aider les brebis lors de l'agnelage, castrer les béliers, tondre et marquer les bêtes.

 

***

 

       Alors que je ne possède aucune photo de mes ancêtres bergers (pas même de mon arrière-grand-père), puis-je imaginer leurs silhouettes à partir de la prescription de l'auteur du manuel? "Les bergers doivent avoir un bonnet qui puisse se rabattre sur le visage et sur le cou, et qu'il soit doublé d'une peau d'agneau ; une casaque doublée de peau de mouton, des guêtres doublées de même pour empêcher la pluie de pénétrer dans les sabots, des moufles de peau d'agneau aux mains." Un bâton leur "sert d'appui et de défense : aussi doit-il être assez gros et d'un bois dur. Le berger porte ordinairement, suspendue à son cou, une panetière ou besace, dans laquelle il met sa nourriture, sa lancette et son couteau", la lancette servant à faire une saignée impromptue ou à dépouiller un mouton soudain décédé.

 

       Par ailleurs, le manuel du berger écrit que " souvent, dans les cantons où plusieurs communes se touchent, on voit des bergers communaux, ceux de quatre ou cinq communes, se rassembler sur un point du terrain livré au parcours des bêtes ovines ; là, ils causent, fument ou jouent aux cartes, sans oublier la boisson que chacun apporte à son tour. Pendant ce temps les chiens se promènent sur la limite que les moutons au pâturage ne doivent pas franchir, et le troupeau s'arrange comme il peut." Je me plais à imaginer Christophe, ses fils et ses petits-fils se retrouvant ainsi de temps à autre. Car les SAUPIQUE ont mené des troupeaux pendant un siècle le long des rives de la Marne, et parfois dans le même village :

 

 

Les différents lieux où ont travaillé les SAUPIQUE comme bergers, sur 3 générations (en vert foncé, les villages où ils ont travaillé sur des décennies, en vert clair, ceux où ils ont travaillé moins de 5 ans)

 

***

 

       Après leurs médailles du Comice de 1897, Eugène et Xavier vont continuer à collectionner les récompenses. Ainsi, on constate une nouvelle reconnaissance officielle du dévouement de Xavier 3 ans plus tard, avec l'obtention de la médaille d'honneur agricole, par arrêté du ministre de l'agriculture en date du 30 décembre 19034

 

L'indépendant Rémois du 2 février 1904

 

 

       Eugène, quant à lui, reçoit une médaille de vermeil de la Société d'agriculture, commerce, sciences et arts de la Marne en 1922 :

 

"... il est aujourd'hui plus que jamais nécessaire, à notre époque de crise de main-d'oeuvre, de distinguer également les serviteurs ruraux, qui dévouent leur vie entière au service d'une famille ou d'une collectivité. La Société Académique a la bonne fortune cette année d'avoir pu examiner les titres à une récompense d'un berger et d'une servante de ferme, qui méritent tous deux une citation à l'ordre de l'agriculture pour leurs longs et loyaux services. M. SAUPIQUE, Eugène-Anatole, est berger de la commune de Saint Germain la Ville depuis 1887. Nous savons tous, hélas! et les agriculteurs sont les premiers à le regretter, que, faute de bergers expérimentés, le troupeau ovin en France a subi depuis un demi-siècle une régression importante. Il est donc tout indiqué de proclamer hautement les mérites de l'honnête et bon serviteur qu'est M SAUPIQUE, à qui M le Maire de Saint Germain rend ce témoignage "qu'il a toujours rendu ses devoirs professionnels avec une conscience scrupuleuse et un dévouement absolu et il jouit de l'estime publique au plus haut degré. [...] La Société Académique est heureuse d'accorder à M SAUPIQUE une médaille de vermeil."

 

       Et il recevra à son tour en 1925 la médaille d'honneur du ministère de l'agriculture.

 

Journal Officiel 20 juillet 1925 p 6857

 

***

       Les bergers champenois avaient l'injuste réputation d'être assez stupides. Ce cliché vient en fait d'une anecdote qui illustre plutôt le contraire. Selon les sources, la date est très variable (époque romaine, Moyen-Age, etc...), mais l'histoire est toujours la même : les troupeaux de 100 moutons étaient soumis à une taxe au passage d'un octroi. Un berger plutôt futé limitait donc le passage de son troupeau à 99 animaux. Mais le receveur finit par trouver la parade, en énonçant : "99 moutons + un berger = 100 bêtes"... Depuis cette histoire, le berger champenois s'est injustement vu qualifier de "bête".

***

Allez, une petite dernière pour la route :

 

Journal Le Charivari - 7 juillet 1887 - gallica.bnf.fr

=========

Notes :

1) Apparemment, Pierre n'a pas eu d'enfant; Xavier a eu juste une fille; Eugène Anatole (sosa 28) a eu 2 fils, tous deux bergers ( Eugène Xavier et Charles); Louis Casimir a eu 2 fils: Jules Léon Théodule et Gustave Camille ont commencé par être bergers -tous les deux "bergers" à 20 ans-

2) Un employé d'état-civil sans doute à moitié sourd l'a affublé du curieux pseudo prénom d' "Eloire" dans son acte de naissance

3) "Les Ouvriers de la ferme : le berger, conduite du troupeau et dressage des chiens" - Ernest Menault - 4° édition -1898 - gallica.bnf.fr

4) Journal officiel de la République française. Lois et décrets 1/1/1904

 

Tag(s) : #Généathème, #Ancêtres Marnais, #Branche maternelle
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :