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La peur bleue de 1832

Le généathème proposé pour le mois de mars 2022 est inspiré par Jonathan, une tortue géante des Seychelles, récemment déclarée "plus ancien animal connu vivant sur terre". En effet, elle serait née (au plus tard) en 1832, avant d'être offerte 50 ans plus tard au gouverneur de Sainte-Hélène. Il s'agit donc pour les généablogueurs d'écrire en relation avec l'année 1832.

 

Jonathan (à gauche) en 1886 sur l'île de Sainte-Hélène

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       En découvrant ce thème, j'ai tout de suite pensé à la terrible épidémie de choléra qui a frappé la France cette année-là et que j'ai eu la surprise de découvrir lors de mes recherches il y a quelques années en constatant des anomalies dans les registres. Ainsi, par exemple, le petit village du Baizil1 dans la Marne, qui enregistre 8 décès en 1831 et 6 en 1833, voit 45 de ses habitants décéder en 1832, dont 33 pour les seuls mois d'août et septembre, soit près de 10% de la population!... Au point qu'il fallut ajouter des feuillets au registre afin de permettre l'annotation du nombre inhabituel des décès de la commune...

 

Table annuelle des décès au Baizil pour l'année 1832

 

 

      Venue d'Inde, l'épidémie de 1832 fit en France plus de 100 000 morts. Emergeant en mars, elle explosa en région parisienne en avril, et en mai commença à se répandre dans la moitié nord du pays. Les départements de la Seine-et-Marne, la Marne et la Seine, furent ceux qui subirent la plus forte surmortalité (entre avril et novembre 1832 ).

 

 

 

 

 

       C'est une statistique qui vaut ce qu'elle vaut, mais, ayant une branche dans la Marne, je constate effectivement dans mes propres relevés Hérédis un nombre anormalement élevé de décès en 1832 :

 

1830 : 7 décès

1831 : 11 décès

1832 : 19 décès

1833 : 7 décès

1834 : 8 décès

 

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       Cette épidémie terrifiante a laissé des traces dans la littérature. Elle est évoquée dans Les Misérables de Hugo : "Au printemps de 1832, époque où éclata la première grande épidémie de ce siècle en Europe, ces bises étaient plus âpres et plus poignantes que jamais. C'était une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui était entrouverte. C'était la porte du sépulcre. On sentait dans ces bises le souffle du choléra." C'est dans ce contexte que démarre l'idylle entre Marius et Cosette : "Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. Ils ne s’apercevaient pas du choléra qui décimait Paris précisément en ce mois-là. "

 

      Chateaubriand explique dans ses Mémoires d'Outre-Tombe : "Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s’est propagé dans un espace de 2 200 lieues du Nord au Sud, et de 3 500 de l’Orient à l’Occident ; il a désolé 1 400 villes, moissonné 40 millions d’individus. On a une carte de la marche de ce conquérant : il a mis 15 années à venir de l’Inde à Paris : c’est aller aussi vite que Bonaparte : celui-ci employa à peu près le même nombre d’années à passer de Cadix à Moscou, et il n’a fait périr que 2 ou 3 millions d’hommes"

 

***

 

       On ignorait à l'époque l'origine de la maladie et son mode de contamination. Or celle-ci se faisait par le contact des malades, des cadavres, ou d'objets souillés par les vomissements et les diarrhées, ou par ingestion, en particulier d'eau contaminée. Les personnes les moins résistantes (faiblesse de constitution, mauvaise alimentation...) étaient plus sensibles au vibrion, et les modestes soins apportés aux proches malades, comme par exemple essuyer la sueur qui les couvrait, étaient une occasion de se contaminer, tout comme les poignées de main et les embrassades.

 

       Ceci explique que ceux qui sont atteints sont souvent des proches, vivant ensemble, ou très près les uns des autres, ou se rendant visite pour se porter secours. Certaines familles furent donc particulièrement frappées. Ainsi, au Baizil, si mon sosa 100, le voiturier Joseph BOUDIN, sortira indemne de cette épreuve, tout comme ses enfants, et notamment son fils Edouard (S 50), 24 ans, bûcheron et jeune marié de l'année précédente, il n'en est pas de même pour sa soeur Rose BOUDIN.

 

       Il faut dire que depuis la mi-juillet 1832, le choléra s'acharne sur la commune, et depuis le début août, c'est l'hécatombe, avec deux ou trois décès certains jours, et le 16, Joseph BOUDIN, accompagné de ses neveux - le voiturier Jean Baptiste et le manouvrier Auguste CORNIOT- doit aller déclarer le décès de sa soeur Rose, âgée de 65 ans.

 

       Mais ce n'est que le début du cauchemar pour cette famille. En effet, le 1er septembre, à 14h, le fils de Rose, Jean Baptiste CORNIOT, déclare à la fois le décès de Reine AUDOUAIRE, 55 ans, sa belle-mère, et celui de sa soeur Sophie CORNIOT, 38 ans2.

         Puis, le 6 septembre au soir, Auguste, le frère de Jean-Baptiste et Sophie, succombe à son tour, à l'âge de 25 ans... 3 jours plus tard, c'est Henriette DIOT, 23 ans, la femme de Jean Baptiste, qui décède.

 

       En à peine plus de 3 semaines, Jean-Baptiste CORNIOT, le petit-fils de mon sosa 100, a donc perdu successivement sa mère, sa belle-mère, son frère, sa soeur et sa femme...

 

 

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       Outre les modestes, les petites gens, les "invisibles", certaines personnalités moururent également du choléra cette année-là : l'égyptologue Jean-François CHAMPOLLION le 4 mars, Casimir PERIER, président du Conseil, le 16 mai, le général LAMARQUE, l'un des chefs des opposants Républicains, le 1er juin, l'ingénieur Sadi CARNOT le 24 août...

 

      Les malades avaient un teint cyanosé, donc bleuté, notamment sur le visage, autour des yeux et des ongles. C'est sans doute cette couleur annonciatrice du pire en 1832 qui a donné naissance à l'expression "avoir une peur bleue"... Devenir bleu ou voir l'un de ses proches le devenir provoquait l'effroi face à une mort annoncée.

 

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       Cette première vague de choléra en France fut suivie d'une autre en 1849 (environ 100 00 morts), et d'une autre encore en 1854 (près de 150 000 morts). Songez-y si vous trouvez des décès lors de ces années. Même si, bien sûr, les autres causes de mortalité demeuraient. Ainsi quand Amélie Constance "Célinie" BOUDIN - petite fille de mon Sosa 100 Joseph BOUDIN évoqué plus haut, et nièce de Rose BOUDIN décédée en 1832 - décède le 1er août 1854 à l'âge de 23 ans, il faut noter qu'elle a accouché le 27 juillet d'un petit Louis Joseph, qui décèdera à son tour le 7 août, et que ces deux décès peuvent être autant dûs aux difficiles conditions des accouchements autrefois qu'à la nouvelle vague de choléra.

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       Le bacille du choléra ne fut découvert qu'en 1883 par le microbiologiste allemand Robert Koch, quand la tortue Jonathan, devenue quinquagénaire, prenait ses quartiers à Sainte-Hélène pour près d'un siècle et demi...

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Notes :

1) 367 habitants au recensement de 1836

2) veuve depuis des années, elle laisse un orphelin de 12 ans

Sources :

- Patrice Bourdelais et Jean-Yves Raulot : Histoire du choléra en France / une peur bleue, 1832 et 1854 - (1987)

- René Garguilo : Mythologie du choléra, in "Littérature et Pathologie"

 

Tag(s) : #Ancêtres Marnais, #Généathème, #Branche maternelle
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