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 Carle VERNET (1758-1836) - "Les Cris de Paris" Le carreleur"- Musée Carnavalet

 Carle VERNET (1758-1836) - "Les Cris de Paris" Le carreleur"- Musée Carnavalet

- Geneathème Mai 2022 : un métier rare et/ou ancien -

 

 

 

      Lorsque j'ai découvert le premier "carreleur " de mon arbre, Rémy LAVIDIERE, né en 1731 à Nettancourt1 et installé plus tard à Vitry le François, j'ai d'abord pensé bien sûr qu'il était à rapprocher de mes ancêtres maçons, charpentiers, et autres bâtisseurs... Mais ce n'était pas la bonne piste. En effet, cet ancêtre (sosa 996), père, frère et grand-père de cordonniers, et lui-même d'abord qualifié de "maître carreleur", est également dans la dernière partie de sa vie désigné comme "cordonnier".

 

       Bizarre?... En fait, non, car, vérification faite, autrefois, un "carreleur" était un savetier ambulant... On disait aussi bien "carreler" que "ressemeller" des souliers, car une "carrelure" était une semelle neuve.

 

 

       Quant au savetier, jusque vers la fin du XVIII° siècle, c'était celui qui réparait les vieux souliers - les "savates" - tandis que le cordonnier confectionnait les chaussures neuves. La séparation entre les deux métiers était très rigide, et les deux corporations se surveillaient étroitement, n'hésitant pas à se disputer dans des procès sans fin...

 

       Puis, quelques années avant la Révolution française, une réorganisation générale des communautés d'arts et métiers consacra la réunion des savetiers et des cordonniers en un seul corps, - ce qui explique pourquoi mon Rémy N°4 est appelé "cordonnier" à la fin de sa vie- avant que ladite Révolution ne supprime définitivement les corporations.

 

     Et enfin, l'avènement de la fabrication industrielle des diverses chaussures fit des "cordonniers" des "réparateurs de chaussures", à l'instar des savetiers d'autrefois.

 

******

 

 

       Je collectionne les Rémy LAVIDIERE dans mon arbre, notamment en ligne directe, ce qui m'a obligée à les numéroter.

 

J'ai déjà évoqué dans un article mon sosa 498, my N°4 (1760-1816), l'aîné des enfants de mon carreleur-cordonnier, dont l'évolution professionnelle m'interroge : d'abord maître cordonnier, il est gendarme national en 1796, et finalement se reconvertit en chaufournier, tout comme André CAILLETTE (sosa 998), son beau père, qui de maître boulanger devint marchand chaufournier, ce qui n'en finit pas de m'intriguer également...

 

       Remontons la branche : Rémy N°3 (1731-1795), (sosa 996) père du précédent, fut donc carreleur, suivant lui aussi la tradition paternelle, mais accédant au statut de maître.

 

Carreleur de souliers - ca 1815 - Musée Carnavalet - Paris

 

       Rémy N°2 (1701-1775), (sosa 1992), père du N°3, est le premier carreleur de la branche . D'après son acte de mariage, je le savais "fils de Rémy N°1 LAVIDIERE et d'Anne REGNAULT". Mais j'ai eu une surprise en recherchant son acte de baptême, car, si je l'ai trouvé sans difficulté, en date du 24 avril 1701 à Nettancourt, j'ai découvert qu'en fait, c'était ... un enfant illégitime, sans père déclaré à la naissance!

 

"L'an de grâce 1701 le 24° avril est né un enfant masle illégitime d'Anne RENAUD fille non mariée : a esté baptisé par moy curé soussigné : a esté nommé Rémy par Jean SIMON son parain et Claudine BARDIN sa maraine"

AD Meuse - Nettancourt 1701

 

       Contrairement aux autres mères d'enfants illégitimes de la paroisse à l'époque, Anne ne s'est pas vu soutirer par la matrone pendant les douleurs de l'enfantement le nom du père... A moins que ce ne soit le curé qui ait évité de l'inscrire sur le registre des baptêmes... Peut-être parce que ledit père était le fils du juge maire de Nettancourt, Charles LAVIDIERE, et qu'il valait mieux ne pas faire de vagues?

 

      Toujours est-il que 28 ans plus tard, quand l'enfant d'Anne se marie, l'identité de son père n'est plus un secret, elle est indiquée dans l'acte, et en guise de reconnaissance familiale, on reconnaît la très maladroite signature d'Edmé LAVIDIERE, son oncle, au bas de l'acte...

 

  AD Meuse - Nettancourt - mariage de Rémy LAVIDIERE et Catherine HUBERT -

 

    J'ai fait des recherches, mais apparemment, Rémy N°1 et Anne RENAULT / REGNAULT n'ont pas eu d'autre enfant et ne se sont jamais mariés. Mais j'ai la chance qu'il n'y ait eu qu'une seule famille LAVIDIERE à Nettancourt aux XVII° et XVIII° siècle, donc il est aisé de comprendre que Rémy N°1 est le fils de Charles LAVIDIERE (ca 1635-1705), "juge mayeur" de Nettancourt et de Nicole VANNETEL (ca 1632-1710), né le 20 juillet 1675. Je ne lui ai découvert (encore?) aucun mariage, mais il ne fait pas de doute non plus que c'est lui qui décède le 7 mai 1730 à Châlons en Champagne où il était "domestique de Monsieur de Nettancourt".

 

       Il ne s'est vraisemblablement guère occupé de son fils, ce qui expliquerait la destinée de carreleur de celui-ci, un savetier ambulant ayant pour toute fortune un minimum d'outils pour réparer les vieux souliers de village en village, outils qu'il transporte dans sa hotte...

 

alènes de cordonnier (wikipedia)

 

***

       D'où venaient les LAVIDIERE? Aux XVII°-XVIII°, les seuls LAVIDIERE à Nettancourt sont Charles né vers 1632 et ses enfants et descendants. Il semblerait donc que Charles soit venu d'ailleurs, mais quand, pourquoi, et d'où?? Geneanet et Filae ne proposent aucune autre famille portant ce patronyme. Charles (ou son père) serait-il un ancien soldat, et ce patronyme serait-il au départ un surnom? L' article "la" au début du nom peut y faire penser. Mais c'est une simple hypothèse... Charles en tout cas, une fois installé à Nettancourt, devint un notable. Il vivait à La Grange Aux Champs, où il y avait un parc remarquable et un château, et il devint juge mayeur du bourg jusqu'à sa mort.

 

*****

 

      Il serait intéressant sans doute de rechercher la déclaration de grossesse d'Anne REGNAULT pour voir si elle y donne l'identité du père de son fils et les circonstances de leurs rencontres. De chercher aussi l'inventaire après décès et le probable testament de Charles LAVIDIERE, décédé le 17 mars 1705. Mais ce sont les seules recherches que j'aurais à faire dans la Meuse, qui est décidément bien loin de chez moi, donc il est très peu probable que je puisse le faire un jour...

 

*****

Quel pouvait être le quotidien de mes Rémy ?

 

       Gustave LEFRANCAIS décrit de façon très vivante les caractéristiques intemporelles du carreleur dans ses "Souvenirs d'un communard" publiés en feuilleton dans le Cri du Peuple en 1887.

 

 

      "Après y avoir sérieusement réfléchi, le métier de cordonnier ambulant, ou de carreleur de souliers m'a paru répondre le mieux au but que je me propose.

       D'abord il peut s'apprendre rapidement, avantage immense pour moi qui ne peux donner un temps bien long à mon apprentissage. Puis c'est certainement l'état qui permet le mieux à son homme de courir de tous côtés, il l'exige même, et de gagner presque sûrement son pain chaque jour.

     Dans toute ferme qu'il rencontre en route, le cordonnier ambulant trouve toujours quelque chaussure à raccommoder, quelque harnais à réparer et il n'est suspect à personne.

     Il colporte les cancans de village en village. C'est une vraie gazette. Il chante aussi aux moutards la chansonnette en vogue. Qu'il soit gai ou bon enfant, il est certain d'être bien accueilli partout. Quand l'ouvrage est fini, on trinque volontiers avec lui [...]

      Voilà qui est entendu, je vais demander à mes amis et patrons, les cordonniers associés, de me prendre avec eux comme apprenti.

     Dès le jour où je leur parle de l'affaire, bien qu'ils n'y comprennent pas grand'chose, je prends en main l'alène et je gante la manique. Mes patrons m'assurent qu'au bout d'un an, je serai un ouvrier suffisant pour la grosse besogne. Je pourrai faire solide, mais pas élégant. C'est ce qu'il faut. Trop artiste, je deviendrais suspect.

     Assis sur le tabouret de cuir, on m'apprend d'abord à battre une semelle sur une grosse pierre plate que j'ai grand'peine à maintenir sur les genoux. Ceux-ci, aux premiers coups que je frappe avec énergie, en ressentent une si douloureuse répercussion, que les larmes m'en viennent aux yeux. Je comprends ainsi l'horrible souffrance que doit endurer le pauvre petit qui, âgé de onze à douze ans au plus, est soumis à ce cruel exercice.

     L'un des ouvriers me montre son genou droit, devenu insensible et dur comme de la corne.

     - C'est ainsi qu'on fait entrer le métier, me dit-il en riant de mes premières grimaces."

    Mais bien sûr, avant d'entreprendre réparations et ressemelage, il faut d'abord faire tremper les souliers dans un baquet, pour bien les laver, voir précisément leur état, et ramollir le cuir afin de pouvoir le travailler.

 

****

 

      Les saints patrons des savetiers et cordonniers sont Saint Crespin et Saint Crespinien, deux frères cordonniers de Soissons, martyrisés au III° siècle. C'est d'ailleurs à eux que l'on doit le nom de la boîte où carreleurs et cordonniers ambulants rangeaient leurs outils : le saint-crépin.

 

Arrestation de Saint Crespin et Saint Crespinien à leur établi de cordonniers Eglise St Pantaléon de Troyes (source photo : Rabbitslim Wikipedia)

 

***

     Mais si leurs saints patrons étaient communs, les anciennes corporations de cordonniers et de savetiers veillaient jalousement à séparer les attributs des uns et des autres. Des règlements pointilleux déterminaient quels types de cuirs ils pouvaient utiliser, quels jours et heures ils pouvaient travailler, dans quels lieux (échoppe, marché, étal...) il leur était permis de vendre leur production, etc... Et chacun était à l'affût des faux-pas du rival. Ainsi, "en 1539, ayant surpris chez des cordonniers plusieurs empeignes embouquées et des semelles de cuir mélangé, ce qui était leur privilège exclusif, [les savetiers] les firent condamner à l’amende en leur rappelant en pleine cour de Parlement, que selon l’ordonnance de 1375, il leur était défendu de confectionner des souliers de cuir de mélange, vieux et neuf, ou dont le devant serait de veau et le derrière en cuir de vache". Mais ensuite à leur tour, les cordonniers " saisirent chez les savetiers des chaussures neuves, et par là les firent condamner à de ruineuses amendes"...2

 

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      Le savetier se voit traditionnellement affubler de deux caractéristiques :

 

     - Il est méprisé des cordonniers, qui se targuent d'un plus grand savoir, et ce mépris résonne dans toute la société. Il nous en est resté une expression : être habillé ou faire quelque chose "comme un savetier" signifie être mal habillé, faire un travail de mauvaise qualité... Ma grand-mère, ignorant l'existence de ses ancêtres carreleurs, l'utilisait volontiers.

       Et pour se moquer des soldats volontaires de 1792, les ennemis de la Révolution les traitèrent d'"armée de savetiers, de tailleurs et de vagabonds"... (Mais soit-dit en passant, ces "savetiers" leur donnèrent une jolie leçon à Valmy... )

 

      - L'autre image traditionnelle du savetier est celle d'un homme qui répond à ce mépris par un heureux caractère et une grande gaité. Il apparaît souvent dans les Farces des XV° et XVI° siècle, et on le représente volontiers sifflant et chantant tout le jour malgré sa pauvreté, partageant son pain avec quelque oiseau. L'exemple le plus connu est le Savetier que La Fontaine3 oppose au Financier :

 

"Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir ",

"Le Savetier alors en chantant l'éveillait",

"à la fin le pauvre homme / S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus. / Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, / Et reprenez vos cent écus."

 

       J'aime à imaginer mes Rémy ainsi plein d'entrain et gais comme des pinsons, se satisfaisant de leur sort, et mettant du coeur à l'ouvrage, allant de village en village, avec leur vieux tablier de cuir par devant et leur hotte sur le dos, poussant leur cri "Carreleur d'souliers! " pour attirer les clients...

Desrais, Claude-Louis (1746-1816). [Petits métiers et cris de Paris]. gallica-Bnf

 

*****

 

 

       Avec leur modeste métier, les savetiers ne faisaient guère fortune. Toutefois, un fils de savetier champenois connut un grand destin. Il s'agit de Jacques PANTALEON, né à Troyes en 1185, qui, successivement clerc à la cathédrale, prêtre et prédicateur, docteur en théologie, archidiacre, évêque, devint finalement... pape en 1261 sous le nom d'Urbain IV ! Jolie progression! Mais il n'oublia pas ses origines, et fit construire sur les lieux mêmes où il était né et où son père ressemelait les vieux souliers une basilique dédiée à Saint Urbain.

 

*****

Si j'avais le choix des aïeux, j'aimerais mieux avoir pour ancêtre

un savetier laborieux qu'un roi fainéant

(V. Hugo, Correspondance, 1867)

 

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Bref, dans mon arbre, plusieurs savetiers,

mais aucun financier! :D

... ni aucun pape, d'ailleurs ;>

 

 

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Notes :

1) Aujourd'hui dans la Meuse, mais rattaché historiquement à la Champagne

2) Ouin-Lacroix, Charles (1817-1879) : Histoire des anciennes corporations d'arts et métiers et des confréries religieuses de la capitale de la Normandie. gallica-Bnf

3) Curieusement, bien avant de connaître cette histoire, à un réveillon de premier de l'an sur les thème des Fables de La Fontaine, je m'étais déguisée en... Savetier! (mon fils étant le Financier)

 

Tag(s) : #Généathème, #LeMoisGeneatech, #Branche maternelle, #Ancêtres Marnais
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