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Saragosse au XIX° Siècle – le Pont de Pierre – la Basilique del Pilar

Saragosse au XIX° Siècle – le Pont de Pierre – la Basilique del Pilar

         Je n'ai encore jamais abordé dans ce blog une branche qui pourtant a beaucoup influencé ma vie : ma branche espagnole.

      Enfant, j'entendais parler de ma grand-mère espagnole à propos de ma grand-mère paternelle, dramatiquement disparue quand mon père avait treize ans. En réalité, celle-ci était née à Biarritz en 1907, d'un père landais et d'une mère espagnole, en effet, mais qui avait toujours vécu en France. J'ai mis du temps à remonter cette branche.

       Aurélia Carmen GOMEZ, mon arrière-grand-mère, est née le mardi 27 septembre 1887 au 62 de la rue Manifestación à Zaragoza – Espagne, et a été baptisée le lendemain dans la basilique del Pilar qui se trouvait à 200 mètres.

la ligne blanche = la rue Manifestación ; la basilique del Pilar en haut ; l'église San Pablo à gauche

       En bonne aragonaise, sa mère s'appelait María del Pilar (abrégé en « Pilar ») ALBERT GRACIA1 ; elle était dentellière, et son père, Victoriano GOMEZ ULLATE était tailleur d'habits.

     Son acte de naissance, que j'avais obtenu au Juzgado Municipal de Zaragoza lors d'un premier voyage à Saragosse il y a quarante ans, était assez bavard, et c'était une chance, car l'état-civil espagnol ne commence qu'en 1870, et je ne pouvais donc pas y trouver grand-chose.

    J'avais donc appris que les grands-parents maternels d'Aurélia s'appellaient Gregorio ALBERT SOLSONA y María GRACIA. Quant à ses grands-parents paternels, Victoriano GOMEZ SERRANO y Joaquina ULLATE ESQUERRA, il était précisé qu'ils vivaient... à Bayonne, en France ! C'était une surprise pour moi de découvrir que l'émigration familiale avait commencé dès avant sa naissance.

    J'ai dû longtemps me contenter de ces seules informations, mais, grâce à un deuxième voyage à Saragosse à la fin des années 90 et plus encore aux mises en ligne et indexations diverses du début de ce siècle, j'ai enfin pu reconstituer partiellement ce qui s'était passé pour cette branche entre la fin du XIX° siècle et le début du XX°.

***

      Mon AAGP Victoriano GOMEZ ULLATE naît le 8 juin 1856, de parents journaliers. Son père, Victoriano, est originaire du village de Zuera, à 27 km de Saragosse, mais sa mère Joaquina est de Saragosse, où vit le couple, dans la paroisse de San Pablo, toute proche de celle du Pilar. Dans les années 70, la famille vit rue San Ildefonso au numéro 23. Au numéro 17 vit Pilar ALBERT, que Victoriano fils épouse dans l'église San Pablo le 12 juin 1879. A ce moment-là, toute la famille vit encore en Aragon.

      Mais très vite après leur mariage, Victoriano fils et Pilar partent s'installer en France, puisqu'en 1882, Pilar met au monde une petite Laure à Bayonne, 11 rue Vieille Boucherie, où Victoriano travaille comme tailleur d'habits. L'année suivante, ils sont toujours à Bayonne, où naît Marie, mais ils ont changé d'adresse et habitent désormais 19 rue Passemilon.

 

       Mais le couple décide (pourquoi??) de partir à Bordeaux, où ils sont en 1885. Ils vont y avoir la douleur de perdre leurs deux petites filles, qui décèdent à un mois d'écart - d'abord Marie, âgée de 18 mois, le 28 février, puis Laure, 3 ans, le 11 mars -. Pilar est enceinte pendant ces drames et accouche le 11 juillet d'Henri Auguste.

     Est-ce à cause de ces deuils qu'ils associent trop à Bordeaux ? Toujours est-il qu'à peine né Henri, ils repartent à Bayonne, où vivent Victoriano et Joaquina, les parents de Victoriano, dont je ne sais quand ils sont arrivés en France : en même temps que leur fils ? un peu avant ? Un peu après ?

 

    Je vais revenir sur ce qui s'est passé à Bayonne à l'automne 1885, mais nous avons vu qu'en 1887, lors de la naissance de mon arrière-grand-mère Aurélia, le couple GOMEZ/ULLATE est de retour à Saragosse, cette fois dans la paroisse du Pilar. Et deux ans plus tard, c'est là que naît leur dernier fils, Avelino.

     Je ne résiste pas à la tentation de vous montrer le plus ancien (et très court) film tourné en Espagne, par Eduardo Jimeno Correas. Il s'agit précisément de la sortie de la messe de la basilique du Pilar, en 1897.

 

(cliquer ICI)

       C'est un peu un jeu de piste que de suivre cette famille. Je les retrouve à Bayonne quelque temps plus tard, puisqu'en 1894 et en 1895, Victoriano fils est le témoin des déclarations de naissance de deux de ses neveux, fils de son frère Salvador, également tailleur d'habits, et également installé à Bayonne, où lui naissent cinq enfants de 1891 à 1898.

Nous avons donc à Bayonne à la fin du XX° siècle :

  • Victoriano GOMEZ SERRANO et Joaquina ULLATE ESQUERRA (les grands-parents d'Aurélia mon AGM)

  • Victoriano GOMEZ ULLATE , leur fils, tailleur d'habits, et Pilar ALBERT GRACIA sa femme, dentellière, et ses enfants (dont Aurélia)

  • Salvador GOMEZ ULLATE, leur autre fils, tailleur d'habits, sa femme Céférina VILLAFRANCA, couturière, et leurs enfants

 

      Victoriano fils a décidément la bougeotte, puisqu'il emmène cette fois sa famille à Biarritz, où il meurt prématurément, à 45 ans, le 22 mars 1902. Ses parents sont alors décédés, mais je n'ai pas trouvé où et quand. Étaient-ils retournés en Espagne ?

        Quant à Pilar, sa femme, elle lui survivra jusqu'en 1947, vivant chez sa fille Aurélia. Mon père qui l'a connue jusqu'à l'adolescence, m'a raconté qu'elle avait fini par perdre la vue à force de se pencher sur sa dentelle.

       Grâce aux souvenirs de mon père, qui a connu certains d'entre eux, je connais aussi l'existence de l' « oncle Arfiro », dont je n'arrive pour l'instant pas à déterminer s'il était le fils de Victoriano père ou de Victoriano fils, les archives en ligne des Pyrénées Atlantiques s'arrêtant en 1900, alors qu'Arfiro s'est marié en 1906. Peut-être qu'un courrier à la mairie de Biarritz pourrait débloquer les choses ? (Note à moi-même : démarche à faire)

***

      Mais c'est fou comme la généalogie nous conduit à découvrir et nous intéresser à des sujets dont on ignorait jusqu'à l'existence !

    Fin octobre 1885, plusieurs journaux madrilènes2 publient une lettre écrite par les émigrés espagnols de Bayonne, Victoriano GOMEZ SERRANO en étant le premier signataire, et ses deux fils Victoriano et Salvador étant un peu plus loin dans la liste.

De quoi s'agit-il ?

     La crise des Carolines a opposé en 1885 l'Espagne et l'Allemagne au sujet de la possession de l'archipel des Carolines dans l'Océan Pacifique.

     Les îles Carolines avaient été découvertes en 1526 par des explorateurs espagnols et déclarées possession espagnole en 1528. Mais la répartition des zones d'influence du Pacifique restait assez floue et théorique, et dès 1870, l'Empire britannique et l'Empire allemand commencent à remettre en question la domination espagnole sur la région. Après de longues et âpres négocations diplomatiques, l'Espagne doit céder le nord de Bornéo aux britanniques et des franchises commerciales dans les Philippines le 7 mars 1885. Mais dès avril, Londres et Berlin s'entendent sur une répartition d'influences régionales qui met de fait l'archipel des Carolines dans la zone allemande.

     Début août, l'ambassadeur d'Allemagne à Madrid annonce au gouvernement espagnol l'intention de son pays d'occuper les îles Carolines, qu'il considère comme un territoire sans maître (res nullius). Cette annonce produit une agitation considérable en Espagne, et de grandes manifestations patriotiques anti-allemandes.

    Manifestation patriotique la nuit du 4 à la Puerta del Sol - Madrid

   Fin août, les deux puissances ont envoyé des navires de guerre aux Carolines, et la crise est sur le point d'éclater, mais tant l'Espagne que l'Allemagne préférent éviter un affrontement armé, risqué pour les deux, et surtout pour l'Espagne, dont la flotte était affaiblie. L'opinion espagnole considére que l'honneur national est en jeu et que « mieux vaut l'honneur sans vaisseau que des vaisseaux sans honneur », mais l'Armada Royale espagnole est en piteux état, sans aucun navire neuf et moderne près de pouvoir entre en service. L'ardeur patriotique de la population pousse à ouvrir des souscriptions nationales pour l'achat de vaisseaux de guerre. Le journal El Liberal recueille des fonds pour un navire qui s'appellerait «Patria ». D'autres journaux proposent le nom de « Cervantes » ou de « Presse »... Il y a surenchère de projets entre les divers journaux.

      Heureusement, la situation finalement ne dégénére pas. Le pape sert d'intermédiaire, et par le Protocole de Rome du 17 décembre 1885, l'Espagne conserve la souveraineté sur l'archipel, mais concéde notamment la liberté de commerce, de navigation et de pêche, les îles Marshall et des établissements agricoles à l'Allemagne. Bismarck considére que ces îles ne méritent pas une guerre et l'hostilité de l'Espagne.

***

     Pourquoi cette parenthèse ? Eh bien, parce que Victoriano GOMEZ SERRANO, mon sosa 44, et ses deux fils, Victoriano et Salvador, émigrés à Bayonne, ont partagé l'indignation de leurs compatriotes, et ont eux aussi voulu défendre leur patrie.

     Avec enthousiasme et une certaine naïveté, ils ont organisé une réunion des Espagnols de Bayonne le 20 octobre 1885 afin de lancer une souscription pour la construction du vaisseau « Patria ». Ils ont nommé le Señor Benito ESTENOZ trésorier, et la souscription devait se clore le 25. Sauf que... le dit ESTENOZ s'est enfui avec la caisse ! Et divers journaux publient leur lettre ouverte de protestation le 28.


      Vous imaginez la joie que j'ai eue à découvrir cette anecdote, d'autant plus que c'est mon ancêtre Victoriano qui visiblement menait le groupe, puisqu'il est le premier signataire. Mais en prime, elle m'a donné quelques pistes sur ses opinions politiques. En effet, le choix de la souscription du journal El liberal parmi les autres n'est sans doute pas un hasard, d'autant que le journal La Época en publiant la lettre qualifie ses auteurs de zorrillistas, autrement dit de partisans de Manuel Ruiz Zorrilla, ministre durant la Première République espagnole, opposant du roi Alphonse XII, fondateur du Parti républicain progressiste, et qui tenta à diverses reprises de renverser la monarchie espagnole. La Época conclut d'ailleurs son article en évoquant la rumeur qui annonce que Zorrilla envisagerait de verser lui-même la somme dérobée en compensation.

***

       Découvrir les opinions politiques d'un ancêtre né quelques années seulement après le siège de Saragosse par les armées napoléoniennes, surtout s'agissant d'un modeste journalier, a été une surprise inattendue et appréciée, et par ailleurs, m'amène à me demander si les raisons de l'émigration vers la France de cette partie de ma famille étaient purement économiques, ou si une composante politique n'entrait pas en jeu. Mais une chose est certaine :

malgré le départ,

Zaragoza est restée

une patrie chérie

pour mes Victorianos 

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Notes :

  1. Pour ceux qui ne le sauraient pas, les Espagnols portent le premier patronyme de leur père suivi du premier patronyme de leur mère. Cette coutume est bien pratique pour le généalogiste, car ainsi, connaître les noms des parents donne le premier nom des grands-parents.

  2. Il s'agit notamment de La Época , El Siglo Futuro - diario católico - , La Correspondencia de España du 28/10/1885

Tag(s) : #Challenge AZ 2022, #Branche paternelle, #Ancêtres espagnols
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