Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Taza (Maroc) 11 décembre 1927

Taza (Maroc) 11 décembre 1927

       Certains ont des photos de famille anciennes et parfois magnifiques. Pour ma part, je n'ai aucune photo de mes arrières-grands-pères, ni aucune photo de mariage de mes grands-parents, tant paternels que maternels, etc... Mais j'ai malgré tout un petit trésor moi aussi, ce sont les lettres envoyées pendant son service militaire par mon grand-père paternel à ses parents, ou plus précisément à mon arrière-grand-mère et son second mari, artiste peintre qui a joué le rôle de père pour mon grand-père et de grand-père pour mon père (j'aime bien cette espèce de contrepèterie;>).

       Maurice était né en avril 1907 à Lorient d'Ange Antoine Michel NOGUES, un père militaire dont j'ai raconté l'histoire avec mes articles L et M  et d'Emma Blanche LE CORRE, que j'ai évoquée dans mon article A.

       Il a en fait vécu l'essentiel de sa vie entre Paris et Belle-Isle, en gros chaque année six mois dans la capitale où il était monteur en bronze, et six mois dans l'île où il pratiquait la pêche. Mais, comme pour bien des jeunes gens, le service militaire a été pour lui l'occasion de découvrir du pays. En effet, il a été envoyé au Maroc en mai 1927, d'abord dans le 8° régiment de Spahis puis au 6° régiment de Dragons.

Taza (Maroc) - 21 août 1927 - Mon grand-père et son cheval "Pékin" -

       Savait-il, en partant au Maroc, et plus particulièrement à Taza, que son propre père y avait passé quelques années lui-même de 1910 à 1916, et avait possiblement été lui aussi précisément à Taza, où le 10 mai 1914 les troupes de LIAUTEY et de GOURAUD avaient réalisé leur jonction, reliant ainsi Maroc occidental et Maroc oriental ? Je n'en suis pas sûre...

       Toujours est-il que Maurice y a passé 18 mois, de mai 1927 à novembre 1928, et qu'il a envoyé des lettres à ses parents, la plupart du temps sous forme de cartes postales. Un certain nombre d'entre elles ont été conservées et me sont parvenues.

       Il faudra un jour que je prenne le temps de les transcrire systématiquement, même si comme dit mon père, souvent ça se résume à « j'ai la cosse », et « j'ai besoin de sous »... Ce n'est pas faux, ces deux thèmes reviennent souvent, avec des variations auxquelles je trouve parfois un certain bonheur d'écriture, mais il y a aussi un souci documentaire de transmettre ce qui l'étonnait, et quelques courriers que je trouve particulièrement intéressants pour l'histoire familiale.

       C'est ainsi par exemple que j'ai découvert que l'agave qui se trouvait dans le jardin de la maison familiale à Belle-Isle – et que mon père a détruit au début des années 90 parce qu'il craignait que mon fils petit se blesse avec les pointes des feuilles !!! - venait en fait du Maroc et avait été rapporté par Maurice à la fin des années 20 en cadeau pour son beau-père qui avait créé un jardin aux plantes très variées.

« Pierrot, veux-tu pour ton jardin que je t'envoie des pousses de la plante genre cactus , qui sont sur la carte, ça a l'air de pousser et d'avoir la vie aussi dure que le chiendent je crois »

 

***

       Mais la lettre qui me touche le plus est certainement celle où un Maurice intimidé tente de préparer sa mère à l'idée qu'il a rencontré celle qui deviendra ma grand-mère. Alors qu'il commence habituellement ses courriers par « Chers parents », cette fois il s'adresse à sa mère, appelant finalement son beau-père (qu'il appelle Pierrot) à la rescousse, car il sent bien que l'amour exclusif de sa mère pour lui risque de rendre les choses délicates.

       Je date cette lettre de septembre 1927, car ma grand-mère a eu 20 ans le 22 août , et Maurice précise en note à propos de la photo : « elle vient d'avoir vingt ans, sur la photo elle en a 19 et demi »

« Chère petite mère, Puisque dans ta lettre tu me causes de fiancée, dis moi si cette jeune fille te plairait ; de toutes celles que je connais ce n'est peut être pas la plus belle mais elle a bon caractère et est très douce. Elle ne me déplaît pas du tout et en plus je suis certain qu'elle en pince pour ton fils, et pour toi, je crois que tu t'entendrais très bien avec elle. Et toi, Pierrot, que penses tu de cela ? Il ne faut pas croire que j'ai l'intention de me marier, du reste pour cela il faudrait que je tienne une bonne place, et je suis encore jeune, quoique à présent c'est la mode. C'est une simple question. Pour savoir ce que dira ma mère; elle va sans doute vouloir la flanquer par la fenêtre. Renvoyez moi la photo ou bien j'en demanderai une autre »

       Effectivement, Maurice est jeune : il est lui-même né le 13 avril, et n'a donc guère plus de 20 ans lui aussi. Il terminera son service militaire le 10 novembre 1928, et se mariera le premier juillet 1929. Ce projet est certainement né pendant qu'il était au Maroc.

     J'aime beaucoup la litote « Elle ne me déplait pas du tout ».

 

       Cette lettre est assez troublante pour moi, car mon grand père était plutôt une forte tête, mais l'on sent là que la seule personne devant qui il pliait était sa mère, femme au caractère difficile. Je ne l'ai pas connue (j'avais 20 mois la dernière fois que je l'ai vue), mais les échos que j'ai pu en avoir ne me la rendent hélas pas sympathique. Quand Maurice dit avec humour, mais aussi une certaine inquiétude : « Pour savoir ce que dira ma mère elle va sans doute vouloir la flanquer par la fenêtre », c'est hélas la métaphore involontaire de ce qui se passera réellement. Ma pauvre grand-mère au si « bon caractère » et si « douce » sera très malheureuse en ménage, tant à cause de mon grand-père qu'à cause de sa belle-mère. Et elle mourra en 1943 à 36 ans...

 

      Quant à Maurice, quelque temps avant sa mort, sur son lit d'hôpital, il me confiait avec nostalgie, plus de 30 ans après l'avoir perdue, combien elle avait compté dans sa vie...

Taza (Maroc) - 11 décembre 1927 -

       Ce que je sais de leur vie commune n'est pas très gai pour elle, mais je suis émue devant cette lettre où un avenir heureux est encore possible, où mon grand-père, que j'ai connu et beaucoup aimé malgré ses évidents défauts, m'apparaît comme un jeune homme amoureux, et qui donne une autre épaisseur aux portraits dont je sais maintenant qu'ils ont voyagé entre Paris et Taza, apportant à l'un et l'autre le prétexte à de douces rêveries...

 

Tag(s) : #Challenge AZ 2022, #Branche paternelle
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :