Lionel WALDEN - « Les docks de Cardiff – 1894 – Expo « Le Voyage en train – Musée des Arts de Nantes - Du 21 octobre 2022 au 5 février 2023
Tous ces déplacements, ces exils, ces voyages, ces migrations volontaires ou subies, cela en fait des Kilomètres parcourus! Selon les époques et les situations, à pied, à cheval, en bateau, en diligence, et bien sûr, à partir de la deuxième moitié du XIX° siècle, en train... L'arrivée du Chemin de Fer allait révolutionner les transports.
Il y a bien sûr eu ceux qui ont pris les trains, mais aussi ceux qui leur permettaient de circuler. Et si l'on pense immédiatemment aux chauffeurs, conducteurs, contrôleurs et autres chefs de gare, bref, ceux que le voyageur croise lors de ses trajets, il ne faut pas oublier les autres cheminots, tous ces invisibles, ces ouvriers, qui fabriquaient et entretenaient les voies, les machines, et tout le matériel...
Abel TRUCHET - « Gare Saint-Lazare » Expo Le Voyage en train – Musée des Arts de Nantes
Plusieurs de mes ancêtres ont fait partie de ces derniers. Je m'attacherai aujourd’hui à « Clément » Alexandre DUVAL, l'un de mes arrières-grands-pères, mort avant ma naissance.
Il est né le samedi 16 février 1867 à Saint-Martin-d'Ablois dans la Marne. Son père, Adonis « Alexandre » (1831-1879) exerça successivement les métiers de bûcheron, manouvrier et marchand de balais. Sa mère, Eulalie Adélaïde BOUDIN fut domestique puis manouvrière.
Dans la fratrie, Clément était arrivé en huitième position, mais des septs enfants nés avant lui, seules Célina, six ans et demi, et Marie, trois ans, avaient survécu.
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Plus que de juste aligner des dates dans une fiche, j'aime calculer les âges de chacun à un instant T, essayant de me faire une idée de la composition exacte du foyer, et cela donne parfois le vertige. Ainsi en découvrant que quelques années avant la naissance de Clément, l'année 1859 avait été une véritable annus horribilis pour ses parents : le 5 juin, Eugénie Aurélie, leur fille aînée âgée de deux ans et demi meurt vers cinq heures de l'après-midi. Deux heures plus tard, son père déclare son décès à la mairie. A peine est-il de retour à la maison, que le deuxième enfant du couple, le petit Auguste Ferdinand, dix-sept mois, meurt à sont tour, vers vingt-et-une heures. En quatre heures, Alexandre et Eulalie ont perdu deux enfants. Il leur reste un bébé de deux mois et demi, Alexandrine Eulalie. Mais le 15 août, ce troisième enfant meurt également, avant d'atteindre ses quatre mois.
Donc à la mi-août 1859, après cinq ans de mariage, les parents de Clément qui ont eu trois enfants se retrouvent seuls...
Un enfant qui perd ses parents est un orphelin. Il n'y a pas de mot pour désigner le parent qui perd ses enfants... Et pourtant...
Dans les années suivantes, ils ont quatre autres enfants, nés à Ablois où ils ont déménagé. Deux d'entre eux, Victorine Eulalie et Victor, ne survivront pas non plus.
C'est donc dans un foyer marqué par les deuils à répétition que naît mon arrière-grand-père.
Un petit frère, Louis Eugène, naît un an plus tard. Lui aussi, enfin, parviendra à l'âge adulte, mais ensuite, le 19 janvier 1870, un enfant de sexe masculin sans vie «est sorti du sein de sa mère à dix heures du matin ». La mère ne survit pas à l'accouchement et décède à son tour à onze heures et demie, à l'âge de 36 ans.
En quatorze ans, elle a mis dix enfants au monde, et six sont morts. Les quatre qui restent – deux garçons, deux filles – ont de 9 ans ½ à 21 mois. Leur père est bien incapable de s'en occuper. Les enfants partent alors vivre au Baizil chez les grands parents maternels, à six kms d'Ablois. Edouard BOUDIN, le grand-père, bien que sexagénaire, exerce toujours le dur métier de bûcheron. Il avait perdu lui-même sa mère à l'âge de 4 mois, et sa femme, Adélaïde la sienne à 7 ans et demi. Le couple savait ce que c'était que grandir sans mère.
Toutefois, la vie étant difficile, surtout avec ces nouvelles bouches à nourrir, Célina, l'aînée, est déjà placée comme domestique dans une autre maison du village à l'âge de 11 ans.
Mais ces jeunes enfants n'en ont pas fini avec la dureté de la vie. Moins de quatre ans après avoir perdu leur mère et retrouvé un foyer chez les grands-parents maternels, leur monde s'écroule de nouveau. Le 30 septembre 1874 vers 18h Adélaïde BEAUCHOT, la grand-mère, âgée de 63 ans, s'éteint dans sa maison du Baizil. Son époux Edouard, qui a maintenant troqué son travail de bûcheron pour celui de charbonnier, va déclarer le décès le lendemain. Se doute-t-il alors que moins de trois semaines plus tard, le 17 octobre, il va mourir à son tour?
Que deviennent alors les quatre enfants DUVAL ? Je trouve une réponse dans les recensements de 1876 : les deux garçons, les plus jeunes, âgés de 6 et 7 ans à la mort des grands-parents, sont repartis chez leur père, maintenant installé à Lucy (à 5 km du Baizil). Marie qui avait 11 ans a dû être placée aussitôt comme domestique chez un fermier du Baizil (en tout cas elle y est en 1876). Célina a changé d'employeur, mais travaille toujours comme domestique au Baizil.
Mais le 11 janvier 1879, Adonis DUVAL, leur père, décède à son tour, à 47 ans. Les deux plus jeunes, Clément et Eugène, ont 10 et à peine 12 ans. Je soupçonne fort qu'ils ont été très vite mis au travail quelque part par leur tuteur du Baizil (dont j'ignore l'identité).
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En 1887, âgé de 20 ans, Clément est convoqué par les autorités militaires. C'est l'occasion d'en faire une sommaire description physique :"cheveux et sourcils noirs, yeux noirs, front couvert, nez, moyen, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, taille 1.62 cent". Il est considéré propre au service, mais en est dispensé en tant qu' aîné d'orphelins de père et de mère. Il est maréchal-ferrand.
Assez étrangement, le 3 avril 1892 à la mairie de Fleury-la-Rivière est proclamée une promesse de mariage entre Clément, 26 ans, et une certaine Éloïse Alexandrine ALEXANDRE, 18 ans, vigneronne. Mais pour une raison inconnue, ce projet tourne court immédiatement, il n'y aura pas de deuxième ban, et dès le début septembre, d'autres bans sont publiés, cette fois entre Clément et Aline Henriette BARATTE (mon AGM), âgée de 19 ans, couturière, domiciliée à Ay. Le mariage a lieu le 28 septembre. J'ai vérifié, Aline n'était pas enceinte, il ne s'agissait donc pas d'un mariage "réparation". Éloïse pour sa part se mariera en 1895 à Cumières, son village, avec un certain Victor Alexandre DELABAYE. Ce ban solitaire et inutile du printemps 1892 me restera toujours inexpliqué...
Le mariage avec Aline semble stabiliser le jeune Clément. Alors que, célibataire, il changeait très souvent de résidence (Le Baizil, Cumières, Moslins, Fleury-la-Rivière), il va s'installer à Ay (aujourd’hui Ay-Champagne) dans le village de sa femme, et vraisemblablement entrer aux Chemins de Fer par la même occasion, puisque le 30 mai 1894, lors de la naissance de leur fils aîné "Ferdinand" Alexandre, il est dit ouvrier aux ateliers du chemin de fer . Il faut dire qu'Ay se trouve sur la ligne Reims-Épernay, et qu'il y a de l'ouvrage pour toutes sortes de corps de métier à la Compagnie de l'Est. Clément passera dorénavant sa vie à Ay, travaillant aux Chemins de Fer.
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La Compagnie des Chemins de Fer de l'Est, compagnie privée, était née en janvier 1854 suite au rachat de petites compagnies locales (la Compagnie du chemin de fer de Paris à Strasbourg, la Compagnie du chemin de fer de Strasbourg à Bâle, la Compagnie du chemin de fer de Mulhouse à Thann, la Compagnie des chemins de fer des Ardennes, etc). Elle sera intégrée au reste du réseau en 1938, lors de la création de la Société Nationale des Chemins de Fer Français, la SNCF. Pendant toutes ces décennies, la Compagnie de l'Est aura transporté des matériaux de l'industrie lourde, des troupes et des blessés pendant les guerres (celle de 1870 et celle de 14/18), des permissionnaires quittant ou rejoignant leurs villes de garnison, des voyageurs divers, des touristes...
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Les naissances et décès d'enfants déclarés au fil des années1par Clément permettent de préciser un peu son activité à la Compagnie de l'Est : il est selon les cas dit ouvrier aux ateliers du chemin de fer, forgeron aux chemins de fer, maréchal ferrant, frappeur au chemin de fer... Il travaillait donc le fer, matériau essentiel de ce nouveau "chemin" qui révolutionnait les déplacements. Quand on songe qu'un rail de 12 mètres pesait à l'époque près d'une demi-tonne et nécessitait une dizaine d'hommes pour le soulever, on prend la mesure du rôle essentiel et de la pénibilité du travail de ces forgerons, frappeurs, etc... qui ont précédé les machines.
Archives SNCF
J'ai fait tout récemment une demande au Centre des Archives du Personnel de la SNCF à Béziers pour en savoir plus sur la carrière de Clément. Je devrais savoir d'ici début 2023 s'ils ont son dossier (ainsi que celui de mon grand-père, son fils, maçon aux Chemins de Fer, et ceux de deux collatéraux), mais, à supposer que la réponse soit positive, il y a aura moins un an de délai pour obtenir la reproduction des documents... Vu que je ne peux pas me déplacer à Béziers, je ne peux que prendre mon mal en patience... Avec un peu de chance, j'aurai les dossiers pour le Challenge 2023 !
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Clément et Aline auront en tout onze enfants de 1894 à 1911, dont trois décèderont en bas-âge, et leur dernière fille, Suzanne à dix-sept ans. Je me souviens que mon grand-père, pourtant habitué à dissimuler ses émotions, avait encore les larmes aux yeux des décennies après en me racontant sa mort. D'après la légende familiale, c'était parce qu'elle s'était baignée dans un étang en ayant ses règles (les mythes sur les règles ont la vie dure, j'ignore quelle a pu être la cause réelle de cette mort).
Plus chanceux qu'Alexandre et Eulalie malgré ces quatre décès, Clément et Aline ont pu voir grandir sept de leurs enfants, dont Henri, mon grand-père, le seul à avoir finalement suivi les traces de son père, puisque, maçon, il a fini par entrer aux Chemins de Fer.
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Clément DUVAL est décédé le vendredi 10 octobre 1941, à l'âge de 74 ans, à Ay. Je n'ai même pas une photo de lui. Aline BARATTE, mon arrière-grand-mère, est morte le 20 juillet 1956, également à Ay.
Clément et Aline, qui ont vu passer tant de trains, font partie de mes Immobiles...
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A noter que le Musée des Arts de Nantes présente actuellement une intéressante exposition2 intitulée Le Voyage en train (du 21 octobre 2022 au 5 février 2023)
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Impossible de vous quitter sans vous partager une scène culte de l'un de mes films préférés
(il faut absolument mettre le son pour bien savourer ;>)
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Notes :
1) Les registres d'état-civil des AD de la Marne n'étant pas numérisés au-delà de 1902, je n'ai pas pu consulter les actes de naissance des derniers enfants de Clément et Aline.
2) Le Voyage en train au Musée des Arts de Nantes. Du 21 octobre 2022 au 5 février 2023 Pour la première fois en France, l’exposition Le Voyage en train explore comment, à partir du milieu du 19e siècle, l’essor du chemin de fer a modifié notre perception et nos représentations du temps et de l’espace.
Dans une exposition qui présente une centaine d’œuvres de différentes époques, dont de nombreux chefs d’œuvre, le musée vous invite à découvrir le regard que portent les artistes sur cette grande invention technologique. Tissot, Monet, van Gogh, Dali... l’exposition bénéficie du soutien exceptionnel du musée d’Orsay et présente des chefs-d’œuvre prêtés par de prestigieuses collections publiques et privées (National Gallery de Londres, Centre Pompidou…).